Amy Winehouse - Back To Black (2007)

Amy Winehouse : Mariée noire

N’y allons pas par quatre chemins : Amy Winehouse est un mystère, une énigme fascinante que nous nous garderons bien de disséquer. Premier mystère : comment se fait-il qu’en France il ait fallu attendre le printemps 2007 pour découvrir une telle chanteuse, révélée en Angleterre dès son déjà remarquable premier album Frank, sorti en 2003 et même pas distribué chez nous ? C’est peut-être que les anglais ont des oreilles, eux, et que de notre côté, pays réfractaire à toute forme de discipline personnelle, on ne sait toujours pas se servir de cotons-tiges. Quel rapport avec la choucroute, me direz-vous ? Justement il y en a un. Outre-Manche, les tabloïds se délectent de ses frasques et du parfum de soufre qui la précède dans chacune de ses apparitions. A une autre époque, on l’aurait brûlée sur place. Quand toutes les filles de son âge en sont encore à se faire de l’argent de poche en baby-sitting, Amy taquine déjà la bouteille comme Liz Taylor et se maquille comme Cléopâtre : vous ne lui donneriez pas vos enfants à garder ! On a peine à croire qu’elle n’ait que vingt-trois ans : son corps semble en accuser trente-cinq bien tassés, sa voix plutôt soixante-dix. Les deux semblent ne pas aller l’un avec l’autre ; ce n’est pas le seul des mystères qui plane autour d’elle.
Amy Winehouse est toujours double : il y a ce corps décharné, tortueux et torturé, tatoué comme la tapisserie de Bayeux et taillé comme un Giacometti, dont on se dit qu’il n’est qu’un frêle roseau balancé au gré de ses errances. Et puis, surmontant cette enveloppe squelettique, cette chevelure de Méduse, si imposante qu’elle en devient mythologique, semble justement contenir la force brute qui émane de cette jeune femme. Viennent ensuite ces mélodies qu’on croirait redécouvertes des archives Tamla-Motown, et puis il y a ces mots crus que peu de chanteuses avaient eues en bouche avant elle. A part PJ Harvey bien sûr, il suffit de réécouter Dry et Rid of Me. Enfin, il y a cette voix, capable de souffler le chaud et le froid, séduire ou glacer, de couler comme du miel ou d’éructer une lave rocailleuse. Alors bien sûr on peut jouer au jeu des références.
Si vous voulez. On peut citer les groupes de filles des années soixante, Supremes et Shangris-Las en tête, Sandie Shaw pour l’anecdote. Allons un peu plus loin : une chanson comme You Know i’m No Good, qui cite justement Roger Moore, évoque les meilleurs thèmes de John Barry chantés par Shirley Bassey (Goldfinger, Diamonds are forever). On l’imagine sans peine en James Bond girl version Blackploitation, une sorte de Cleopatra Jones au maquillage de voiture volée cherchant à faire le plein de n’importe quoi (sexe, alcool, drogue, amis…). Il y a aussi ce passage très morriconien dans la chanson Back to Black où l’on entend des cloches lointaines tinter comme au moment de l’ultime confrontation entre les personnages du film. Et puisqu’on en est là, en tirant un peu plus le fil, on tombe sur le chant hanté de Beth Gibbons, le dahlia noir de Bristol. On n’aurait jamais cru entendre des morceaux de la trempe de Sour Times ou Glory Box ailleurs que chez Portishead. PJ Harvey encore pour l’âpreté des paroles et la puissance à revendiquer sa féminité. Puisqu’on en est à disserter sur musique et condition féminine, Nico disait ceci au soir de sa vie : « Je n’ai pas de regrets : seulement d’être née femme et non homme. »
Au-delà des arrangements vraiment calqués sur les standards de l’époque, on retrouve dans Back To Black cette capacité rare à transcender la mélancolie, à rendre sa tristesse lumineuse, pour continuer à vivre tout simplement. Amy Winehouse peut le faire. Exposer les lambeaux de sa vie en miettes, passer en revue ses compagnons d’infortune, un homme qu’elle partage, l’alcool, l’herbe, quittant l’un pour retomber dans les bras de l’autre. Rien ne lui appartient vraiment, et pourtant elle n’est pas seule : les choristes ne la laissent pas tomber, les cuivres la remontent sans cesse pour qu’elle passe à la chanson suivante. Sur Addicted, elle n’a qu’à caler son pas titubant sur la batterie et on a l’impression de la voir marcher dans une rue de Detroit, poursuivant sa quête, cherchant à calmer sa faim. Isaac Hayes l’attend au carrefour de Soul et de Funk avenue. C’est de là que vient sa planche de salut, de cette musique soul des années soixante qu’elle ressuscite plus qu’elle n’y rend hommage. Et enfin on comprend pourquoi sur cet album tout semble si daté et si intemporel : cette musique qu’Amy Winehouse a écouté en boucle lui sert de base arrière pour pouvoir accoucher de paroles dures et déchirantes, comme un filet de sécurité que l’alcool lui avait retiré. C’est un mariage audacieux et qui semble contre nature : les opposés s’attirent, on ne s’en plaindra pas et leur souhaitons beaucoup de bonheur.


Max