Bill Callahan - Woke On A Whaleheart ( Drag City / 2007
)
«
Appelez-moi Ismaël »
Ses récents albums avaient commencé par placer le nom Smog
entre parenthèses ; Bill Callahan signe aujourd’hui de son
seul nom. Mais comme beaucoup d’auteurs solitaires, il est un groupe
à lui tout seul. Ce n’est pas seulement pour ajouter une
aura de mystère ou avancer masqué au regard du public que
l’on choisit de ne pas apparaître sous son vrai nom. Cela
permet juste de rendre les choses possibles pour livrer son cœur
mis à nu dans les chansons. A ses débuts, Jim Morrison ne
pouvait enregistrer en studio qu’abrité derrière un
paravent et chantait dos au public, fermant les yeux le plus souvent.
Je me souviens de certains concerts où Smog faisait ça aussi.
La fêlure, Bill Callahan connaît bien ; le trou noir à
l’intérieur de soi qui vous bouffe la confiance et paralyse
le moindre de vos mouvements, il sait cela. Je ne serais pas aussi optimiste
que la plupart des critiques qui ont vu dans cet album signé de
son nom, une preuve nouvelle d’affirmation de soi, de libération
chère payée. Je pense simplement que pour lui maintenant,
un nom n’est rien, que les mots « Bill Callahan » signifient
aussi peu pour lui au regard de sa personnalité que l’était
le nom « Smog ».
Bill Callahan est ailleurs, Bill Callahan est un autre. Woke On a Whaleheart
nous montre qu’il a cessé d’être ce Bill Callahan
des albums de Smog, pour devenir une figure anonyme de l’Amérique,
un personnage digne des nouvelles de Raymond Carver ou de Brautigan, un
pompiste chez David Lynch. De toute façon, ce nom a déjà
appartenu dans les années trente à un musicien de country
qui se produisait en duo avec son frère.
Depuis 1990, on pensait avoir eu l’occasion de découvrir toutes les facettes de cet artiste prolifique et multiple. Toutes ? Apparemment non, tant ce Woke On A Whaleheart déroute une fois de plus, Bill Callahan ayant encore choisi un de ces changements de cap qu’il est seul capable de suivre d’instinct. C’est un fait vraiment étonnant de le voir ainsi emprunter les routes les plus dangereuses sans aucune certitude, en plaçant une foi aveugle dans son inspiration. Il faut y voir sans doute une liberté acquise dès ses premiers disques plutôt confidentiels, où il se livrait à un travail d’introspection amer, sans aucune concession, sans se soucier du reste du monde. Depuis Julius Caesar sa musique n’a cessé de s’étoffer, tout en respectant une trame janséniste, d’arrangements bucoliques réalisés avec Jim O’Rourke (Red Apple Falls) en guitares limite rock-Fm (Knock knock), explorant jusqu’à la transe des rythmes africains pliés à un songwriting obsédé par la mort (l’indispensable Dongs of sevotion). L’important est de devenir celui que l’on est et de ne pas se perdre soi-même.
Woke On A Whaleheart se dessine progressivement, à la manière du collage de la pochette, et nous rappelle l’attachement de la littérature américaine au cut-up de Brion Gysin et Burroughs. From the Rivers to the Oceans ouvre le disque par un thème au piano seul que n’aurait pas renié Debussy et se construit à coup de slides lancinants et de crescendos épileptiques qui expliquent le titre en référence à l’élément liquide, insaisissable car en perpétuel mouvement. Diamond Dancer évoque quant à lui le fourre-tout anarchique de la Rolling Thunder Revue de Dylan, le violon ensorcelé d’Elizabeth Warren et cette basse qui s’insinue entre les paroles, tout ça rehaussé par les arpèges cristallins du guitariste Pete Denton. Avec Sycamore et Wheel Bill Callahan se pose là, un climat printanier annonce une sérénité enfin trouvée. Lui qui jadis dessinait de façon obsessionnelle des troncs d’arbres grimaçants au gré des ses livrets, file la métaphore : « All you wanna do is be the fire part of fire, like sycamore. » On se croirait avec Night revenu à ces nocturnes des pianistes du XIXème, perdu dans la haute forêt immémoriale nord-américaine, au temps de Thoreau et d’hermann Melville. Cette œuvre au souffle épique s’inscrit dans cette tradition des grands poètes états-uniens, fascinés par la dimension continentale de ce pays. Ne cherchez pas plus loin pourquoi Bill Callahan s’est réveillé sur un cœur de baleine : parce que Moby Dick, chez Melville, c’est la confrontation avec ce qui est impossible et empêche de vivre.
Pour tous ceux qui auraient eu la patience de lire cette chronique jusqu’au bout, encore une chose : c’est un disque si singulier qu’on pourrait facilement passer à côté, et délaisser dès la première écoute. Il est en ceci à rapprocher d’un autre chef d’œuvre que l’on gardera toute sa vie et qu’on a eu du mal à adopter : le Bryter Layter de Nick Drake, qui paraissait si déconcertant par rapport à Five Leaves Left. Le temps donnera aussi raison à Woke On A Whaleheart : il sera d’autant plus brillant plus tard.
Max