Depeche Mode / Black Celebration ( Mute Records / 1986)

Un premier album, en 1981, qui marche fort en Angleterre avec notamment un tube « I Just Can’t Get Enough » et son synthé Bontempi sautillant, en tous cas immédiatement reconnaissable. Quatre jeunes anglais un peu patauds habillés comme l’as de pique, affublés de coiffures allant de l’improbable au carnavalesque. Speak And Spell a été composé en grande majorité par Vince Clarke - exceptés deux titres signés Gore -. Clarke quittera le groupe après ce premier album pour aller fonder Yazoo puis Erasure. Speak And Spell symbolise une époque où les nouvelles machines représentaient l’Eldorado musical, et où beaucoup ne juraient que par les synthétiseurs et autres boîtes à rythmes.
La carrière de Depeche Mode aurait pu s’arrêter là. Les quatre rescapés de Basildon auraient pu grossir les rangs de tous ces boys band avant l’heure, nés dans les années 80 et qu’on retrouve aujourd’hui, mi nostalgiques, mi amusés, sur une compilation X ou Y.

Heureusement pour le groupe, Martin Gore, ami de lycée de Vince Clarke et Andrew Fletcher, va reprendre en main le destin du groupe, lui apportant compositions, textes et arrangements.
Si Depeche Mode a perduré durant vingt-cinq ans, c’est d’abord parce qu’il a su préserver son identité au fil des albums tout en étant capable à chaque fois d’explorer de nouveaux territoires sonores, un peu comme le fait Radiohead dans un autre style. Music For The Masses, qui suit Black Celebration, représente d’ailleurs en quelque sorte ce qu’Amnesiac est à Kid A, à savoir un faux jumeaux, une continuité légèrement plus pop, mais fondée sur les mêmes bases synthétiques et expérimentales. S’il laisse plus de place aux mélodies, Music For The Masses conserve ce côté indus très présent et cette production millimétrée agencée par Martin Gore.
Pourtant Black Celebration est plus représentatif des années 80, non seulement de par ses sonorités indus mais aussi parce qu’il s’inscrit dans une culture plus générale, popularisée par d’autres groupes comme Cure, les Smiths ou encore Indochine en France.


What can you do when she's dressed in black ?

Voix entremêlées d’enfants et d’adultes – en fait celle de Daniel Miller, un des producteurs - au milieu d'un magma sonore sombre et inquiétant. « Let’s have a black celebration », exhorte Gahan sur un ton solennel, porte-parole d'une jeunesse désanchantée revenue du punk et en quête d’un univers non pas plus optimiste, mais plus élaboré, introspectif et esthétique. Les sons métalliques qui sous-tendent le titre d'ouverture, "Black Celebration", on va les retrouver sur de nombreux titres de l’album : martellements froids, sourds ou au contraire métalliques, percussions obsédantes, fracas. Esthétisme, disions-nous, qui emprunte beaucoup à la culture allemande, l'ère industrielle et son côté austère. L’album a d’ailleurs été enregistré à Berlin avec l’aide des deux producteurs Gareth Jones – Madness, Nick Cave, Bronski Beat, Erasure - et Daniel Miller – fondateur de Mute Records, à laquelle le groupe restera fidèle durant toute sa carrière -. Ces deux hommes auront aussi une influence sur le son de l’album, notamment Daniel Miller qui s’est intéressé de près aux précurseurs en musique électronique allemands dans les années 70.
Le chant a quant à lui beaucoup – et bien – évolué depuis Speak And Spell. Plus assuré, plus technique également, et surtout plus grave, le timbre de Dave Gahan s’accorde particulièrement bien aux textes noirs et aux arrangements solennels de Martin Gore. En bref, une équipe qui gagne…
Ce premier titre s’enchaîne immédiatement avec « Fly On The Windscreen – Final », où le tempo se fait encore plus dur, robotique par certains aspects dans sa régularité inquiétante où des sons étranges et agressifs nous assaillent des deux côtés de la stereo. Ambiance de travail à la chaîne. Allégorie de l'époque moderne et de ses procédés de standardisation. Une fois encore les climats sombres sont de rigueur. Comme souvent chez Depeche Mode, les références bibliques sont nombreuses : « There are lambs for the slaughter ». « Death is everywhere », peut-on encore entendre, entre deux déflagrations. Des voix s'ajoutent en arrière-plan, désincarnées, modélisées par les ordinateurs de l'époque. Aucune batterie ici, éloignant définitivement l’album de la culture rock – ce qui vaudra pas mal de railleries et de critiques au groupe pendant longtemps -. Pourtant une impression de relief se dégage du morceau, qui sonne tout sauf « toc ». Cela est probablement dû à l’édifice sonore mis en place par Gore, dont le talent réside d’abord dans son travail sur les harmonies.
Alan Wilder a également eu un rôle dans l’assombrissement du son de Depeche Mode, et ce depuis Construction Time Again en 1983. Seul instrumentiste de formation du groupe, il a contribué à mettre en forme l'identité sonore élaborée par Martin Gore, mais il n'interviendra véritablement dans le travail d'arrangement qu'à partir de Music For The Masses.
Enchaînement encore avec « A Question Of Lust », évoluant toujours dans un paysage indus, même si Dave Gahan laisse le chant à Martin Gore. La voix de ce dernier est plus douce et ce n'est pas un hasard si la chanson commence par "Fragile". On pénètre dans un univers plus introspectif mais moins sombre. La mélodie ressort à travers des arrangements aérés qui permettent au chant de s’élever. Les claviers prennent plus de champs et sonnent parfois comme des guitares. Le refrain est une belle montée lyrique avec la voix nimbée d'écho de Martin Gore qui a dû faire frissoner plus d'une adolescente lorsqu'il chantait "Kiss me goodbye". D’une certaine manière « A Question Of Lust » annonce les envolées gospel de « Condemnation », dans son emphase et ses claviers exaltés, même si le morceau possède également un côté naïf. Le groupe délaisse ici les ambiances noires.
L’harmonieuse disharmonie que nous propose Martin Gore sur le quatrième titre confirme ce changement d'humeur. Le morceau se caractérise par l’emploi au millimètre de la réverbération de la voix, encore mis en avant avec la position en retrait du piano. « Sometimes » illustre particulièrement bien l’innocence, thème récurrent chez Martin Gore (« Little 15 »). Cette chanson intervient en contraste direct avec la majorité des titres de l’album qui sont faits d'une matière plus rugueuse, plus adulte. Pour quelques minutes, « Sometimes » nous arrache aux banlieues industrielles d’Angleterre et nous accorde un peu d’air frais.
Mais nous voilà vite de retour dans une atmosphère claustrophobique avec le titre suivant qui donne une fois encore un bel exemple du talent d’arrangeur du blondinet anglais. Ce dernier maîtrise l’art du sampling et du séquenceur à une époque où, rappelons-le, tout ceci était encore très nouveau. Le côté froid de ce que l’on qualifiait de synth pop se voit atténué ici par les harmonies vocales qui donnent corps et substance à la musique. « It Doesn’t Matter Two » est directement inspiré par le travail de Philip Glass, compositeur américain qui a la particularité d’avoir étudié à la fois la philosophie et les mathématiques. Glass est d’abord connu pour son travail sur la musique dite minimaliste. Selon lui, « Dans la musique occidentale nous divisons le temps, c'est comme si on prenait une certaine durée et la sectionnait comme on coupe des tranches de pain. Dans la musique indienne on prend des petites unités -ou "beats"- et on les assemble pour créer des valeurs de temps plus grandes ». Voici une bonne définition du sampling que Martin Gore reprend à son compte sur « It Doesn’t Matter Two ». Le morceau est un assemblage méthodique de sons qui, pris individuellement, ne ressemblent pas à grand chose. Chaque note n’est ni plus ni moins qu’un son créé par un processeur. Pourtant leur agencement rend quelque chose de finalement très mélodique et surtout organique, vivant.
Le titre suivant, « A Question Of Time », contraste avec un beat plus agressif. On se rapproche ici des dancefloors à la fois dans les BPM mais aussi dans les sons de claviers, froids et très percussifs. La voix de Dave Gahan fait son retour, son timbre pesant de baryton bien en phase avec la ryhtmique martelante. Les sons de cuivre reproduits sur synthé donnent au morceau une couleur particulière, pour une attitude plutôt rock au final. Il s'agit ici d'un morceau qui a le don de mettre le feu à une salle de concert en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, agissant comme une machine qui une fois mise en branle semble ne plus pouvoir s'arrêter.
Le son très typé de Black Celebration a ses détracteurs. Les claviers, honnis par certains pour leur côté artificiel et froid, sont très présents sur l’album. Et « Stripped » ne fait pas exception. L’arrière-plan indus se voit étoffé d’effets sonores qui préfigurent les cut ups et autres scratches hip hop. Cette toile sonore rappelle le ronflement d’un moteur, et l’intro fait penser au titre « Russians » de Sting, avec son atmosphère inquiétante et oppressante, ce tic tac incessant et angoissant. Critique là encore du monde moderne et des medias envahissants - « take decisions without your television » - , « Stripped » combine minimalisme et production précise.
« Here Is The House » qui fait suite est plus léger avec les bruits de cymbale et les caisses claires, pour un contexte là encore plus rock. Il possède aussi une teinte new wave bien dans l'esprit de l'époque, et une dimension pop que n'ont pas les autres titres, dans les arrangements de voix et la mélodie. Ce titre sonnerait d’ailleurs particulièrement bien avec des guitares, préfigurant d’une certaine manière les couleurs noires et blues rock de "Violator" et surtout « Songs Of Faith And Devotion » en 1993. La basse est assurée ici par les claviers. Autre fait rare : Dave Gahan et Martin Gore se partagent le chant.
Martin Gore chante à nouveau seul sur « World Full Of Nothing » qui cristallise les premières amours d’adolescence, lui qui avoue se considérer encore aujourd’hui comme un éternel ado avec ses doutes et ses espoirs. Le morceau au romantisme exacerbé oscille entre légèreté du piano et pesanteur des cuivres, illustrant en cela d'assez belle manière les sentiments contradictoires des adolescents.
Arrive ensuite le manifeste gothique de l’album, « Dressed In Black ».
Souvenez-vous de vos années de lycée… Vous avez peut-être passé des heures dans votre chambre à écouter mille fois le même disque, à pester contre tout adulte passant à moins de 100 mètres de vous et à vous habiller suivant les mêmes codes que vos amis. Peu importe que vous ayez porté une chemise à carreaux en 1991, que vous vous soyez fait la coiffure de Robert Smith en 1986 ou que vous n’ayez juré que par les bagguy au début des années 2000… Le titre fonctionne non seulement parce qu’il possède un côté dramatique certain, avec ses claviers inquiétants, mais aussi dans la mesure où il sert un texte universel traitant du monde à part des adolescents. Pas étonnant donc qu’il fonctionne autant aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Sur une belle performance vocale de Dave Gahan, le titre déroule sa basse et prend des allures impressionnistes, surréalistes parfois avec les échos de voix.
L’album se termine – en ce qui concerne l’édition vinyl – par « New Dress », là encore très indus et plutôt dansant, ce qui le raproche de « Question Of Time », même s'il est plus linéaire. Les voix synthétiques, très présentes ici, font penser à Kraftwerk et donnent au morceau une dimension spatiale.
Les trois derniers titres ont été réjoutés en bonus sur l’édition CD. "Breathing In Fumes" est un remix de "Stripped" dans une version quasi instrumentale et dégraissée, bénéficiant d'un beat electro et tirant vers le hip hop. Rappelons que les morceaux de Depeche Mode ont été très souvent remixés. "But Not Tonight" a été choisi comme face B du single "Stripped" dans sa version US. Le label avait pensé ainsi faciliter la pénétration du marché américain par le groupe avec ce titre qui sonne en effet assez différemment du reste de l'album. On retrouve ici la synth pop des premières années, avec la voix en retrait et une mélodie plus pop. "Black Day" clôt quant à lui l'édition CD sur une ambiance plus acoustique, le titre étant entièrement composé d'arrangements pour harmonica, un morceau d'inspiration finalement assez blues qui rappelle l'intérêt de Martin Gore pour cette musique, et qu'il développera plus amplement dans Songs Of Faith And Devotion.


Depeche Mode a véritablement été le miroir d’une jeunesse qui n’attendait plus rien du punk et qui était née quelques années trop tôt pour se faire submerger par la vague grunge. Noir de rigueur, comme le fait remarquer le bien nommé « Dressed In Black », boucles d’oreille et autres prémisses des piercings, maquillage – même chez les garçons -, coiffures très courtes ou au contraire excentriques, blond peroxydé ou noir de jais, les ados de l’époque ont leur code et Depeche Mode va contribuer à les populariser.
Mais c’est surtout en matière de musique que le quatuor - aujourd'hui trio - va marquer son époque. Très inspiré par le mouvement Krautrock et des groupes comme Kraftwerk, Black Celebration fait siennes les rythmiques synthétiques, binaires et hypnotiques, et propose à l’auditeur un kaléidoscope musical allant piocher dans de multiples influences – jazz, musiques du monde, musique contemporaines, etc. -. Si les atmosphères pesantes des morceaux trahissent un côté minimaliste, Black Celebration n’est pas simpliste et dépasse les clichés de la synth pop de l’époque pour atteindre à un niveau plus élevé. A ce titre, sorti en 1986, alors même que la new wave rendait ses derniers soupirs, Black Celebration s'impose comme le manifeste d’un son qui aura marqué la première moitié des années 80.

PS : Merci aux quelques internautes des forums DM qui ont rectifié certaines petites inexactitudes dans cet article...


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DOM


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French Violation (webzine Depeche Mode)

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