Jeff Buckley - Grace (Columbia / Sony, 1994)

Belfort. 1995. Festival des Eurockéennes. Un jeune homme en jeans et tee-shirt est assis sur un ampli en arrière de scène. Il assiste au concert d’un artiste qui vient de débuter sa carrière. L’homme sur scène, c’est Ben Harper. Celui en backstage, visiblement heureux d’être là et absorbé par la musique, se nomme Jeff Buckley. Grace est le seul album studio du chanteur. Les chansons du suivant, Sketches For My Sweetheart The Drunk, ont été publiées à titre posthume et demeurent à l’état d’esquisse, comme l’indique le titre de l’album. Composé de sessions studio que Jeff n’avait pas approuvées, ou de titres enregistrés par le musicien sur un simple 4 pistes, « Sketches » n’est que l’instantané d’une œuvre en devenir, un double album plus que prometteur mais qui n’a pas été finalisé par l’intéressé lui-même.
Nous restent donc les dix chansons de Grace, qui demeurent une référence pour de nombreux groupes. L'album est à l’origine de tout un pan de la pop rock actuelle, de Radiohead à Coldplay, qui reconnaissent sans peine son influence. On retrouve chez ces groupes et tous leurs suiveurs cet attachement à la ligne mélodique et ces guitares claires et trempées dans le spleen. Il ne se passe pas six mois sans que l’on nous annonce la venue du « nouveau Jeff Buckley », preuve de l’influence qu’a pu avoir le jeune homme sur ses contemporains dans un intervalle de temps très bref, à savoir à peine deux ans.


La musique de Jeff Buckley ne ressemble à aucune autre, lui est propre et totalement indissociable. On retrouve bien sûr tour à tour des sensibilités pop, rock, folk ou même jazz, mais chaque morceau dépasse de loin ces clivages musicaux. Lorsque Jeff Buckley quitte sa Californie natale pour aller s’installer à New York durant l’automne 91, il se retrouve plongé dans le bouillonnement créatif de Big Apple, et rencontre un grand nombre d’artistes, qu’ils soient compositeurs, poètes, acteurs ou peintres. Il sympathisera notamment avec Gary Lucas, ex-Captain Beefheart, qui va lui ouvrir les portes du Manhattan musical. En retour Jeff va fournir aux compositions de Lucas paroles et mélodies inspirées. De cette collaboration naîtront « Grace » et « Mojo Pin ».
En dépit des pressions habituelles de sa maison de disque, Jeff Buckley a toujours eu à cœur de conserver une indépendance totale quant à son art. On raconte qu’il est arrivé en retard à un rendez-vous avec le président d’Arista, arborant un magnifique tee-shirt déchiré et un jean usé, tenant dans la main un sachet rempli de produits de nettoyage. Archétype de l’artiste indifférent aux contraintes matérielles, il vivait avant tout avec et pour la musique. La sienne, et celle des autres.
Il suffit de regarder la pochette de Grace pour s'en convaincre.
Portrait du musicien, les yeux fermés, tenant fermement un vieux micro. Merri Cyr, à qui l’on doit de nombreux clichés du chanteur, explique que ce dernier a choisi cette image pour une raison très précise : il avait été photographié entrain d’écouter de la musique et aimait l’idée que l’on garde cette image de lui.
C'est chose faite.
Courtisé par de nombreux labels suite à ses concerts remarqués dans des bars new-yorkais, il était devenu durant l’été 1993 l’attraction de Manhattan, reprenant tour à tour des standards de Van Morisson, Led Zeppelin ou Edith Piaf. Les dirigeants de Columbia, prenant conscience du talent du jeune musicien, lui ont laissé une grande liberté artistique, le label qui avait signé Bob Dylan envisageant une collaboration sur le long terme.

Lorsque l’heure vient d’enregistrer Grace, Jeff Buckley choisit lui-même les musiciens qui vont l’accompagner. Son élève de guitare, Michael Tighe, le bassite Mick Grondahl et le batteur Matt Johnson vont devenir les témoins privilégiés de la création de l’album, avant d’accompagner Jeff Buckley en tournée ininterrompue durant deux ans. Des titres comme « Mojo Pin », « Last Goodbye » ou « Dream Brother » nécessitent une section ryhtmique élastique, capable d’assurer de fréquents changements de tempo, tandis que « Lilac Wine » ou « Lover, You Should'Ve Come Over» sont des morceaux plus posés où quelques frissons de cymbales, un coup de caisse claire porté au bon moment et un glissé approprié à la basse suffisent à installer une ambiance. Les rythmiques syncopées, tirant vers le jazz, l'alternance judicieuse de la grosse caisse et de la caisse claire, apportent un côté charnel à la musique de Jeff Buckley, une pulsation qui colle parfaitement à sa sensualité.

Il nous montre la voix

Mais la pierre d’angle de Grace est bien évidemment la voix de Jeff Buckley, capable de couvrir sans difficulté cinq octaves, balayant un spectre complet allant du rock à la ballade pop, touchant parfois même au lyrique dans ce qu’il a de plus éthéré – « Corpus Christi Carol », « Hallelujah » - .
Dès l’introduction de « Mojo Pin », la voix aigüe serpentant entre des arpèges cristallins donne le ton d’une musique en apesanteur, sensible et grave. On mesure ici l’étendue du registre vocal avec ce morceau traitant du thème de la drogue avec laquelle le chanteur a eu de sérieux démêlés. « Mojo Pin » est une dentelle de sons aériens ponctuée de quelques poussées de fièvre vite contenues.
L'aptitude de Jeff Buckley à passer d'une voix de tête à une voix de poitrine avec une facilité déconcertante donnera des insomnies aux autres chanteurs pendant encore longtemps. S'il est friand des envolées bluesy de Robert Plant, c’est en revanche une véritable admiration qu’il voue à Nusrat Fateh Ali Khan, chanteur pakistanais pratiquant le Qawwali, discipline porteuse d’une importante dimension spirituelle. Mais pour les adeptes du Qawwali, le chant représente bien plus qu’une simple discipline. Il fait partie intégrante de l’être, constituant par là-même une expérience quasi-religieuse. On retrouve ce mysticisme sur plusieurs titres de Grace, comme « Corpus Christi Carol » ou « Hallelujah ». Le vibrato de la voix et ses tremolos délicats s’inspirent fortement des chants du Moyen-Orient et transcendent littéralement la reprise de Leonard Cohen. Sur ce titre que Buckley a interprété dans l'émission Nulle Part Ailleurs un soir de 1995, il tutoie littéralement les anges. Si l’on pousse un peu le volume, au tout début, on peut entendre son souffle dans le micro. La reverb et les accords carrillonnant confèrent à la guitare une gravité et une beauté qui la portent au même niveau qu'un orgue d'église. La même ambiance mystique émane de "Corpus Christi Carol", où la voix atteint une pureté inédite sur un album de pop.

Lorsqu'il démarre sa série de concerts new-yorkais au Sin-é et au CBGB’s, Jeff Buckley n’a plus rien à apprendre de cet instrument. A la fois intuitif et grand technicien, il est passé maître dans l’art de dompter une guitare sous saturation, effectuant des accords souvent complexes. Il a aussi le don de laisser respirer ses phrasés, son timing touchant à coup sûr l’auditeur. Ainsi « Lilac Wine » est un dialogue entre sa voix et quelques accords sobres et expressifs. Il faut savoir discerner en toile de fond cet arrière-plan léger et soyeux créé par une note de guitare délicatement tenue lors du premier refrain. Son jeu s'inspire aussi grandement du jazz, avec de nombreux accords diminués ou augmentés, là encore peu courants dans un contexte pop rock.
Au final, c’est une fusion entre guitare et voix conférant à chaque titre une dimension inédite. Lorsque Jeff Buckley remonte la gamme à coups d'accords et de vocalises au milieu de "Grace" - "My fading voice sings of love" - , c’est presque d’un seul souffle. Avec ses paroles tristement divinatoires - « it's my time coming I’m not afraid to die” -, la chanson éponyme demeure l’une des plus célèbres de Jeff Buckley, et le premier single du chanteur en France. La note aigüe qu'il tient vers la fin, tendue comme un arc, a suffi pour le consacrer auprès de beaucoup comme un chanteur d'exception. Il y a quelque chose de grisant dans ce morceau, peut-être dans ces progressions d'accords qui entraînent le chant dans leur sillage - ou est-ce l'inverse ? -. Le contraste entre l'intro nerveuse et le couplet plus aéré n'y est peut-être pas non plus étranger. Le bruit, la fureur, avec, entre les deux, une grâce infinie. Il est peut-être bon de retenir ce sentiment, sur de nombreux titres, que chaque note, chaque parole et chaque souffle sont portés à leur maximum de charge émotionnelle, de beauté et, il faut bien lâcher le terme, de perfection.

Structures inédites

"Last Goodbye", qui suit, prend des atours plus pop, avec sa couleur folk embellie de très beaux arrangements de cordes. On pense bien sûr ici à Kashmir et ses arrangements moyen-orientaux, au détour d'un refrain, mais le morceau a quelque chose de plus évanescent. Le chef de l’orchestre philharmonique de Frankfort raconte d’ailleurs combien il avait été impressionné par l’aisance et la créativité avec laquelle le jeune musicien écrivait et réécrivait les arrangements pour huit instruments à cordes lors de l'enregistrement de ce titre. On notera aussi sa structure peu ressemblante aux formats pop habituels - sa longue intro à la slide enchaînant sur des accords folk nerveux, l'absence de refrain, son ambivalence entre des cordes légères et des breaks plus rocks -.
D'un point de vue structurel, on retrouve rarement le traditionnel enchaînement couplet-refrain, et si les introductions des morceaux sont soignées et bien mises en valeur pour la plupart – dextérité sur « Grace », romantisme et sensibilité sur « Lover », lente montée sur « Eternal Life » -, ces titres, et d’autres, ne possèdent pas de refrain à proprement parler. Trop fuyantes ou trop larges pour être enfermées dans un style particulier, les chansons de Grace ne se rattachent à rien de connu, et en deviennent finalement intemporelles.
Avec sa magnifique intro à l'orgue, "Lover, You Should've Come Over" est une complainte sur l'amour perdu. Ce sentiment de perte est on ne peut mieux illustré à travers la façon qu'a Jeff Buckley de répéter "It's never over", comme pour s'en convaincre, lors d'une lente montée en puissance qui s'achève comme souvent avec Buckley sur un paroxysme vocal à faire frémir, comme pour signifier l'agonie, les derniers soubresauts d'un amour à jamais enfui.
La musique de Jeff Buckley ménage cette alternance entre apaisement et soudaines montées de fièvre. La chanteur a l'art de raconter des histoires en musique. Dans "So Real", titre à l'ambiance sombre, Jeff Buckley nous conte un rêve. Les paroles, rappelant les poèmes de Poe, s'acheminent lentement sur une musique inquiétante. L’auditeur hypnotisé par cette mélopée est surpris par des breaks soudains où la tension monte de plusieurs crans… Là encore c'est autant une histoire de notes que de souffles. La fragilité exacerbée de Jeff Buckley transparaît particulièrement ici, son âme torturée se frayant un chemin à travers ses paroles sombres. Il ne faut pas négliger la qualité des textes de Grace.
Continuateur d’une grande lignée de songwriters new-yorkais comme Leonard Cohen, Lou Reed ou encore Tom Verlaine, Buckley semblait attacher autant d’importance à ses textes qu’à sa musique. Souvent poétiques, ses paroles rappellent parfois Morrissey et véhiculent des thèmes sombres propres au romantisme : "We walked around till the moon got full like a plate". Le thème principal de Grace est une fois encore l’amour perdu. Mais comme disait Aragon, il n’y a pas d’amour heureux, et des textes comme « Last Goodbye » et « Lover » transcendent ce sentiment de perte.
L'avant-dernier titre, "Eternal Life", est le plus déroutant. Très dissemblable aux autres morceaux, il s'agit d'un rock aux guitares mordantes et au basse-batterie très binaire. Mais Buckley brouille là encore les pistes au moyen d'arrangements de cordes qui adoucissent le tout dans la dernière partie du morceau.

Lorsque Grace s'achève sur "Dream Brother", le premier titre co-écrit par Jeff Buckley et son groupe, composé de lente montées en puissance annonçant notamment Muse, et jouant de l'alternance entre moments ambiant avec un motif de guitare hypnotique et breaks soudains, l'auditeur est frappé par le voyage inédit qu'il vient d'accomplir. "Dream Brother", avec son feeling free rock et sa batterie déliée, titre hybride situé quelque part entre pop, rock et jazz, conclut Grace avec à propos.
"Asleep in the sand with the ocean washing over", sont les dernières paroles scandées d'une voix d'ange par Jeff Buckley sur ce titre, résumant finalement assez bien la tonalité générale d'un album qui n'en finit plus d'aller et venir dans votre âme, par vagues, comme un océan dont les remous finissent par vous hypnotiser.




DOM

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