Jimi Hendrix - Electric Ladyland (Capitol, 1968)

La fée électricité
On
se souvient des prouesses de James Marshall Hendrix sur scène,
de ses solos gorgés d’âme et de wah-wah, ou encore
des riffs magistraux de «Foxy Lady » et « Purple Haze
», repris depuis par des milliers de guitaristes.
Mais on a tendance à oublier que le musicien halluciné qui
a, un soir, mis le feu à sa guitare dans une cérémonie
sacrificielle restée dans les annales, était également
un compositeur hors pair qui a offert au rock quelques-uns de ses chefs
d’œuvre. En à peine deux ans et trois
albums studio, Jimi Hendrix a marqué à jamais l’histoire
du rock. Si les deux premiers, « Are You Experienced » et
« Axis : Bold As Love » sont bel et bien des monuments, le
troisième et dernier album studio sorti du vivant d’Hendrix,
et son plus grand succès commercial, « Electric Ladyland
» est considéré par beaucoup comme sa pièce
maîtresse. C'est aussi l'album qui marque la fin de l'Experience,
le groupe qu'Hendrix avait formé avec Noel Redding - basse - et
Mitch Mitchell - batterie -. Sur Electric Ladyland Jimi va convier de
nombreux musiciens dont Buddy Miles, qui deviendra le batteur du prochain
groupe d'hendrix : Band Of Gypsies.
Ce
n’est pas sans une certaine émotion que les plus âgés
se souviennent de la pochette originale d’Electric Ladyland, avec
ces femmes nues entourant lascivement des portraits du sieur Jimi, comme
pour symboliser cette image de la femme, thème récurrent
du disque - "Long Hot Summer Night", "Gypsy Eyes",
"Burning Of the Midnight Lamp", "1983..." -. Et il
faut bien sûr également citer ici les deux soeurs indissociables
l'une de l'autre que sont la "fée electricité"
et cette guitare Stratocaster qu'Hendrix ne cessera d'étreindre
et de faire hurler de plaisir ou de douleur pendant plusieurs années.
Interdite dans de nombreux pays, cette pochette s’est vue remplacée
par une image plus sobre du musicien en gros plan.
Si Electric Ladyland est l’album le plus important de la carrière
d’Hendrix, c’est parce que le Voodoo Child va être capable
d’ouvrir sa musique à d’autres courants et d’autres
émotions, et contribuer à établir les bases de la
musique telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Jazz et Rock
C'est avec "Electric Ladyland" que Jimi va notamment concilier
rock et jazz, deux courants jusque-là opposés. Pour les
amateurs de jazz, le rock était une musique de jeunes délinquants
incultes, tandis que pour les rockers, le jazz s'apparentait surtout à
une musique élitiste et barbante. Plusieurs titres sur l'album,
de par leur aspect expérimental et laissant une grande place à
l'improvisation, s'apparentent à "Third Stone From The Sun",
sur "Are You Experienced", la première véritable
incursion du sorcier cherokee dans le monde du jazz.
Jimi connaissait par coeur les standards de cette musique - "Moonlight
In Vermont", "Misty", "Harlem Nocturne".
Quant à l'origine de l'emploi de la pédale wah-wah par Hendrix,
on la trouve dans le big band de Duke Ellington durant les années
40, où trompettes et trombones étaient jouées avec
des sourdines, produisant ce son strident de "canard" caractéristique.
Jimi s'était juré de recréer ce son avec sa guitare.
Ce fut chose faite...
Mais Electric Ladyland fut le terrain d'expérimentation d'une pléthore
d'autres sons, au studio Record Plant à New York, la toute dernière
merveille technologique en matière d'enregistrement à l'époque.
Electric Ladyland est avant tout un disque pétri d’ambiances
et de styles divers et variés. Alors que le titre d’ouverture
est une intro space tissée de voix inversées et de bruits
étranges, une tentative de « dépeindre » le
paradis, selon Hendrix lui-même, l’album se clôt sur
un blues magistral : Voodoo Chile (Slight Return). Un grand écart
donc, entre tradition et modernité, passé et futur.
Eclectisme
«
Have You Ever Been (To Electric Ladyland) » s’avère
être une merveille de légèreté, un hymne à
la musique qui fait vibrer le jeune Jimi depuis son plus jeune âge.
Voix haut perché et jeu de guitare à la fois subtil et délicatement
percussif hérité du grand Curtis Mayfield se répondent
tout au long de ce titre où Hendrix dit vouloir nous faire connaître
des émotions différentes - "I wanna show you different
emotions" -. C’est aussi l’un des rares titres où
Hendrix avoue être véritablement satisfait de sa façon
de chanter.
Aux antipodes, on trouve la chanson la plus connue de cet album, «
Crosstown Traffic », qui est aussi paradoxalement l’une de
celles que Jimi appréciait le moins, la considérant plus
comme une commande de sa maison de disque. « Crosstown Traffic »
est bien sûr un morceau efficace, précurseur de la pop rock
traditionnelle telle qu’on la connaît aujourd’hui, mais
il ne saurait soutenir la comparaison avec d’autres morceaux plus
inspirés.
Pop, rock... mais aussi blues. Les amateurs de la musique du diable trouveront
leur compte avec des titres comme « Come On », une reprise
d’Earl King, rythm'n'blues survitaminé auquel participe Al
Cooper, le clavier de Bob Dylan himself, et surtout dans les deux versions
de « Voodoo Child », l’un des blues les plus célèbres
de tous les temps, où Hendrix ne fait littéralement qu’un
avec sa guitare. Si les morceaux sont relativement courts – 3 minutes
et demi en moyenne -, « Voodoo Chile » première version
dure quant à lui pas moins de quinze minutes. Enregistré
en une seule prise dans le studio, sans partition et improvisé
de bout en bout dans la plus pure tradition des trois accords, «
Voodoo Chile » demeure le testament d’Hendrix, le morceau
sur lequel les bluesmen de tous poils se feront les dents, sans jamais
atteindre l’intensité de cet enregistrement qui eut lieu
un beau jour de mai 1968. Les paroles mystiques ou torrides, les fulgurances
de guitare et l'orgue Hammond entêtant, risquent fort d’ensorceler
les auditeurs pendant encore de nombreux siècles.
Experience
Sur « Gypsy Eyes », Hendrix démontre son talent pour
trouver des riffs imparables, tandis qu’il double la mélodie-voix
à sa guitare – autre tradition issue du blues -. Le texte
est également très personnel puisqu’il parle des relations
houleuses entre ses parents. Mais côté composition, «Gipsy
Eyes » s’avère également le parfait exemple
d’hybride rock progressif. C’est aussi sur ce titre que Jimi
exploita le plus les dernières technologies de l’époque,
notamment dans l’agencement des multiples voix et nappes de guitare
que l’on peut entendre – discerner ? – dans le morceau.
Ce titre porte sans nul doute les germes de ce qu'on allait appeler un
peu plus tard la "fusion".
« Burning Of The Midnight Lamp » est un rock typique de l’époque,
psychédélique à souhait, dans lequel Hendrix fait
se cotoyer choeurs angéliques typiquement sixties et wah-wah enflammée,
et où il s’essaie également au clavecin électrique
qui donne au titre son ambiance délicieusement atemporelle.
“Rainy Day, Dream Away” est un morceau jazz-cool et psyché
où la guitare et la voix d’Hendrix se promènent avec
nonchalance. Au début le musicien se contente de murmurer quelques
mots, laissant sa guitare batifoler avec l'orgue et le saxophone, nullement
dérangée par les contretemps de la batterie de Buddy Miles,
parfait dans ce contexte laid back jazzy...
« 1983 ( A Merman I Should Turn To Be)” est peut-être
le titre le plus fort de l’album, avec son intro aux arpèges
magiques, sa rythmique militaire et ses multiples sons évanescents
en arrière-plan, un son planant typiquement seventies popularisé
par des groupes tels que Pink Floyd ou Jethro Tull. Cette dentelle sonore
illustre là encore le désir d'Hendrix de s'éloigner
des traditionnels trois accords blues et rock pour visiter de nouvelles
contrées au pays de la fée électrique.
Un pas de plus est encore franchi dans cette exploration avec «
Moon, Turn The Tides… gently gently away », où Jimi
Hendrix a tenté de créer quelque chose de plus symphonique,
en s’éloignant de l’aspect immédiat du rock.
On peut d’ailleurs décomposer ce morceau en différents
mouvements, comme pour une œuvre classique. On y reconnaît
par endroits le thème du morceau précédent, "1983...".
Cet instrumental de 8 minutes 52 tout en retenue est en réalité
une avancée vers un free rock tantôt noisy, tantôt
psychédélique, que de nombreux groupes allaient expérimenter
dans la décennie suivante, un morceau où l'on sent qu'Hendrix
tente d'amener un certain agencement au sein d'un chaos sonore...
Chaos que l'on retrouve sous un autre aspect dans « Still Raining,
Still Dreaming », dialogue hallucinant entre la guitare d’Hendrix
et un orgue Hammond.
« House Burning Down », avec son intro héroïque,
a été composée en hommage à la Tchécoslovaquie
envahie par les russes en août 1968. Rock nerveux et engagé
où Hendrix envoie des salves de riffs et de solos, avec pour toute
arme sa guitare qui reproduit le son du canon, 'House Burning Down"
est l'exemple typique de rock protest song, style popularisé quelques
années plus tard par Bruce Springsteen et Bob Seger.
Exceptés « Little Miss Strange », gentille gâterie
pop composée et chantée par Redding et Mitchell, et heureusement
mise en valeur par la guitare acrobatique et versatile d'Hendrix, la majorité
des titres apportent donc un son neuf pour l’époque, et annoncent
ce que sera le musique du futur. Bien sûr la guitare se taille ici
la part du lion, et le jeu d'Hendrix, électrifié et débridé,
influencera non seulement des musiciens typiquement rock mais également
de futurs rois de la guitare jazz - Pat Metheny, Al Di Meola... -.
Avant de terminer l’album avec une « radio edit » de
« Voodoo Child », Jimi Hendrix nous gratifie d’une reprise
de Bob Dylan, « All Along The Watchtower », qu’il dynamite
littéralement, transformant la folk pèpère de Robert
Zimmerman en une véritable perle pop rock, mélodique à
souhait, avec sa section rythymique d'acier - caisse claire mixée
très en avant - et ce son de guitar-hero particulièrement
technique, trempé dans la delay et teinté par moments de
funk. Niveau production, le morceau sonne si moderne qu’on jurerait
qu’il a été composé hier.
Si Electric Ladyland ne recèle pas autant de hits que ses deux
prédécesseurs, il constitue néanmoins une pièce
de choix dans toute discothèque, et la bande son idéale
de l’époque enfiévrée et bouillonnante que
représentaient la fin des années soixante, un album à
accrocher d’un clou d’or au Rock’N’Roll Hall Of
Fame, aux côtés du St Pepper’s Lonely Heartclub Band,
LA Woman ou encore Pet Sounds.
Au-delà du larsen érigé en figure de style et des
descentes vertigineuses de notes, Jimi Hendrix confirmait avec ce dernier
album studio son talent de compositeur, et surtout de musicien visionnaire.
DOM
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