Queen, A Night At The Opera (EMI / Parlophone / 1975)
En
presque vingt années d’existence, Queen n’a cessé
de se réinventer au rythme des humeurs de son leader chamarré
Freddie Mercury, traversant modes et époques, croisant allègrement
styles et inspirations.
Des hymnes qui mettent les stades debout – "We Will Rock You",
"Hammer To Fall"- aux standards pop rock – "I Want
To Break Free" , "A Kind Of Magic"-, en passant par des
morceaux plus débridés – "Somebody To Love",
"Innuendo" - la palette de Queen rend impossible toute tentative
de description exhaustive.
Le meilleur moyen d'aborder le monument est encore de s’offrir les
deux premiers best of regroupant leurs plus grands tubes de 1974 à
1991. Cependant il est un album du groupe qui tend à se rapprocher
de cet éclectisme ahurissant qui caractérisait le groupe.
En 1975 sort A Night At The Opera, quatrième album de Queen qui
installe définitivement le groupe parmi les valeurs sures du rock
international.
Le couronnement de la Reine
Lorsque commencent les répétitions en vue de l’enregistrement
de l’album, Queen s’est déjà fait un nom en
Grande-Bretagne, se bâtissant notamment une solide réputation
sur scène, due pour une grande part aux talents de showman du King
Mercury et à la dextérité du guitariste Brian May,
principaux auteurs-compositeurs du groupe. L’enregistrement d'A
Night At The Opera débute en août 1975 dans six studios différents,
et dure trois mois, dépassant en temps et en budget le Sergent
Pepper des Beatles. Il faut dire que le projet est à la mesure
– ou plutôt la démesure – de Freddie Mercury,
qui a définitivement imposé son image de diva du rock, célèbre
désormais pour sa grandiloquence et sa provocation. C’est
aussi à cette période que Queen signe deux gros contrats
avec EMI en Angleterre et Elektra aux USA, initiant une collaboration
avec John Reid, manager d’Elton John alors à son apogée.
Si
l'on peut ranger A Night At The Opera dans la catégorie albums
rock, nous allons voir qu'il s'étend bien au-delà, participant
d'un mouvement caractéristique de la scène anglaise des
années 70. Au même titre que ses fondateurs - Deep Purple,
Led Zeppelin, Yes, King Crimson ou Pink Floyd -, Queen est un digne représentant
de ce que l'on a appelé "art rock", dépassant
les simples trois accords pour tendre vers quelque chose de plus symphonique
et étudié.
Le titre de l’album fait référence à l’un
des films des Marx Brothers, tout comme l’album suivant, A Day At
The Races. Groucho Marx enverra d’ailleurs un télégramme
à Queen pour les féliciter de leur succès. Le visuel
de la pochette représente à merveille l'esprit régnant
au sein de Queen. Conçu par Freddie Mercury lui-même, il
s’agit de la lettre « Q » enflammée et entourée
des signes astrologiques des quatre membres du groupe, le tout agrémenté
de deux nymphes… et d’un cygne déployant ses ailes
pour « couronner » le tout. Toute l’emphase du groupe,
son côté exagéré et kitsch, sont illustrés
ici. Mais si le contenant est tape-à-l’œil, le contenu
est lui aussi digne d’attention.
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Quelques notes de piano à la Rachmaninov suivies de guitares noisy...
Ronflements inquitétants et hypnotiques... C'est ainsi que s’ouvre
l'album sur « Death On Two Legs », rock versatile
à la fois incisif et mélodieux. La voix de Freddie assène
des paroles vengeresses sur un mid-tempo pesant et changeant, tandis que
le refrain, tout aussi vindicatif, prend son envol sur une cadence plus
soutenue. « Death On Two Legs » donne la couleur de l’album
avec les superpositions de voix typiques du groupes et les riffs mordants
et métalliques de Brian May. La chanson est un anti-hommage au
premier manager du groupe, Norman Sheffield, avec qui les choses s’étaient
plutôt mal passées.
Le
court titre qui suit vient en rupture totale, avec son atmosphère
désuète où la voix désinvolte de Freddie semble
tout droit sortie d’un vieux gramophone du début du siècle.
« Lazing On A Sunday Afternoon » compte les
journées d’un personnage désinvolte et précieux
qu’on croirait issu d’un roman d’Oscar Wilde. Les dentelles
de guitares confectionnées par Brian May - LE son de l'album, strident
et mélodique, que l'on retrouvera sur de nombreux morceaux - ajoutent
au côté vieil empire et grandiloquent. La guitare couine
comme une vieille gouvernante anglaise. Le titre sembe être un hommage
au « Sunny Afternoon » des Kinks, dont le refrain est justement
« Lazing On A Sunny Afternoon ». Le groupe enchaîne
alors avec « I’m In Love With My Car »,
rock sixties binaire composé par Roger Taylor, où ressort
le côté mauvais garçon du batteur de Queen. Taylor
roule des épaules et des baguettes sur ce morceau rugueux embelli
pourtant par des choeurs typiquement queenesques. Un solo très
expressif de Brian May, tout en bends et pull-ups, escorte sur les couplets
la voix éraillée de Taylor qui nous fait part de la relation
fusionnelle entre un homme et sa voiture. Ce titre rappelle aussi que
Brian May est avant tout un guitariste rock dans la plus pure tradition,
grand adepte de la gamme pentatonique de blues. Mais sa guitare étant
le seul instrument harmonique du groupe, et malgré le nombre relativement
restreint de gammes qu'il utilise, il parvient, grâce à ses
connaissances en harmonie et en contrepoints, à donner une ampleur
parfois spectaculaire à son instrument.
Si l'on écoute les arrangements de guitares, on remarque, sur de
nombreux titres, que Brian May base les diverses parties de guitares sur
les différents instruments qui composent la section de cordes d'un
orchestre. Ainsi on aura une partie de guitare pour les premier et deuxième
violons, pour l'alto, le violoncelle, etc. Le son des guitare bénéficie
également d'une belle distortion naturelle propre aux amplis à
lampe Vox AC 30 et, combiné au jeu empli de sensibilité
du musicien, il possède un côté charnel certain.
Trois
titres, trois ambiances très différentes… Queen paraît
être resté fidèle à sa réputation de
groupe touche à tout. Après l’emphase de Mercury,
les guitares racées de May et le rock macho de Taylor, c’est
au tour du discret John Deacon d’apporter sa pierre à l’édifice
avec « You’re My Best Friend ». Ce
morceau, bien loin des standards de Queen avec un feeling plus soul, sortira
d’ailleurs en 45 tours. Le bassiste s’installe ici à
un piano électrique pour imprimer à cette composition une
ambiance très Motown, que la voix de Freddie, plus claire et sage
qu'à l'accoutumée, restitue parfaitement, loin des envolées
lyriques ou des poussées rock. Méfiez-vous de ce musicien
réservé qui, sous ses airs à ne pas y toucher, a
une méchante tendance à offrir à Queen quelques-uns
de ses plus grands tubes. Ainsi « I Want To Break Free » ou
encore le groovy « Another One Bites The Dust » sont dûs
au bonhomme !
C’est ensuite à Brian May de se mettre au travail en composant
tour à tour “39” et “Sweet
Lady”, morceaux antinomiques mettant en lumière
deux facettes de son talent. Le premier est une ballade folk légère
comme un embrin, cadencée par la contrebasse de Deacon et une grosse
caisse omniprésente, pour beaucoup dans le feeling country du morceau.
Le texte, inspiré d’un roman d'Herman Hesse, est un conte
fantastique parlant de marins embarquant un beau matin pour une contrée
inconnue. A leur retour, ils réalisent que leur absence n’a
pas duré quelques mois, comme ils le croyaient, mais plusieurs
décennies… « Sweet Lady » se montre quant à
elle plus terre à terre dans les textes et la musique, d’influence
très hard seventies à la manière d'Aerosmith. Brian
May sort de sa Red Special des riffs gras et mordants d'inspiration hendrixienne,
assez en rupture avec son jeu habituel, plus subtil. Le titre se termine
à cent à l'heure dans un magma free rock, déluge
de cymbales et de triolets... La guitare a là encore le dernier
mot.
Mais
son compère Mercury revient pour adoucir le ton avec un morceau
dans l’esprit de « Lazing… », à savoir
« Seaside Rendezvous » - remarquez l’absence
de tiret -. Là encore ce morceau très anachronique qui conte
les délices des ballades en bord de mer avec sa bien-aimée,
pourrait paraître anodin s’il n’y avait pas toutes ces
sonorités kitsch, cette ambiance de cabaret jazzy, ces bip, ces
clap et ces bop, les paroles en français, parfaite illustration
de la Diva Freddie, qui joue à plein la carte de l’ironie
et du second degré. A noter ici que tous les instruments à
vent sont "interprétés" vocalement par Roger Taylor
et Freddie Mercury, comme ils le font remarquer fièrement à
l'intérieur de la pochette...
« The Prophet’s Song » nous ramène
ensuite dans le contexte musical de son époque. Il s’agit
d’un long rock progressif écrit par Brian May, commençant
doucement au koto – instrument à cordes japonais - avant
une montée en puissance électrique et baroque. Le travail
opéré sur les voix s'apparente là encore à
de l'orfèvrerie, avec en milieu de morceau un canon de deux minutes
trente où une multitude de voix semblent se répondre à
l'infini, instant de grâce a capela dont Queen a le secret. L’influence
de Stairway To Heaven se fait évidemment sentir sur ce titre épique
où les guitares électriques prennent graduellement le pas
sur l'acoustique, et où May s'accorde, une fois n'est pas coutume,
un long solo d'inspiration blues rock avec des plans que n'aurait pas
reniés Jimmy Page.
La fin du morceau voit le retour du koto qui laisse ensuite la place à
une guitare douze cordes ouvrant le titre suivant, l’un des morceaux
fétiches de Queen en concert : « Love Of My Life
». Probablement l’une des plus belles compositions
de Mercury, elle recèle, sous des apparences de simplicité,
toute une texture de voix et de guitares arrangées par le guitariste
à bouclettes qui s'essaie par la même occasion à la
harpe. Brian avouera plus tard qu’on pouvait voir à travers
la bande magnétique, tellement il avait ajouté de pistes
et superposé les instruments. Son phrasé limpide est véritablement
une seconde voix à côté de celle de Freddie, et "Love
Of My Life" est aussi l'un des morceaux où la symbiose entre
le touché délicat du piano et celui de la guitare est la
plus évidente.
Dans le morceau suivant, « Good Company »,
Brian May a écrit un texte philosophique sur le passage du temps.
Le ton enjoué rappelle « O-Bla-Di O-Bla-Da » des Beatles,
et les accords guillerets du banjo colorent le titre d'une bonne humeur
communicative. Ce titre a néanmoins coûté pas mal
de nuits blanches au guitariste qui s’était fait un point
d’honneur de reproduire tout un big band de jazz avec sa seule guitare
! Ecoutez bien ces trompettes, trombones et autres flûtes traversières,
tous proviennent sans exception de la Red Special de Brian May, qui a
longtemps tenu à préciser sur les pochettes des albums qu'aucun
synthétiseur n'avait été utilisé. Il faudra
attendre 1981 et The Game pour qu'apparaisse cet instrument chez Queen.
"Mama, just killed a man..."
Arrive
enfin en point d’orgue le morceau qui a été élu
récemment en Angleterre « plus belle chanson de tous les
temps », à savoir l’archi-célèbre «
Bohemian Rhapsody » d'une durée de six minutes, où
se télescopent successivement ballade intimiste, parodie d'opera
baroque et hard rock survolté. Le plus incroyable est que ce titre
soit parvenu à faire sa place sur les radios malgré sa durée.
Pensé et conçu du début à la fin par Freddie
Mercury, cette rhapsodie bohémienne porte bien son nom.
Eclectisme et démesure en sont en effet les maîtres mots.
180 pistes de chœurs, prises de guitares à n’en plus
finir, sept jours d’enregistrement pour la seule partie d’opera,
dix heures de chant en moyenne par jour… Si le titre attire à
lui les superlatifs, il est avant tout un condensé de ce qu’est
Queen. Dans la première partie se mêlent le piano romantique
de Freddie Mercury et le son pur de Brian May – il utilise une pièce
de monnaie en guise de médiator -. « Bo Rap », comme
l’appellent les membres du groupe, prend doucement son envol, à
la manière d’un cygne déployant ses ailes. Le solo
de guitare survient à la fin du deuxième couplet, débutant
délicatement lui aussi et s'achevant dans une cascade de notes
claires exécutées avec beaucoup de sensibilité, le
temps pour le cygne d'effleurer le sol.
Il redécolle alors subitement lorsque surgit un piano sautillant
et moqueur... La partie opera peut commencer. Nerveuse, parfois violente,
toujours grandiloquante, elle donne à voir la personnalité
fantasque et multiple de Mercury, sur fond de gammes énervées
et de chœurs kaléidoscopiques où la voix de fausset
du chanteur n’est pas en reste. Le cygne se trouve en proie à
une tempête surgie de nulle part, et ses ailes peinent à
trouver une voie d'air.
Comme une transition naturelle survient alors la section hard rock où
Brian May reprend les commandes avec un son saturé. Ses amplis
Vox rugissent. Les accords qu'il plaque résonnent et laissent des
traînées de poudre, écrin rêvé au chant
puissant de Freddie Mercury. Après plusieurs remontées de
gammes exécutées successivement par la guitare et le piano,
apogée où culminent arrangements pour guitares et voix,
la tension redescend graduellement et le cygne s’apprête à
atterir tandis qu'un piano apaisant reprend ses droits. Le morceau s'achève
sur quelques notes timides du piano et de la guitare, plus caressées
que jouées, et ces paroles, "Anyway the wind blows",
ponctuées par le retentissement d'un gong au loin.
Si ses mélodies et lignes instrumentales sont classiques, la force
de "Bohemian Rhapsody" tient d'une part à la qualité
des arrangements de Mercury et May, à l'interprétation des
guitares, pianos et voix, et bien sûr à ce génial
melting-pot de styles qui paraissent non pas amalgamés sans logique,
mais au contraire découler naturellement les uns des autres. Le
plus bel hommage que l'on puisse faire à la musique.
L'album s'achève en beauté avec une interprétation
de l’hymne anglais, « God Save The Queen », où
là encore Brian May se fait plaisir en superposant maintes parties
de guitares.
Ce
qui est frappant dans A Night At The Opera, c’est la constance de
l’album malgré la profusion de styles, avec la pierre angulaire
qu’est « Bohemian Rhapsody », les valeurs sûres
« You’re My Best Friend », « 39 » et «
Love Of My Life », et toutes ces gourmandises contribuant à
lier le tout : « Lazing… », « Seaside Rendezvous
», « Good Company ».
Souvenez-vous du clip de Bohemian Rhapsody où les visages des quatre
musiciens apparaissent en feed back au début… Métaphore
parfaite pour A Night At The Opera, album protéiforme, non pas
intemporel mais multi-temporel, point de rencontre d’influences
multiples et antinomiques. Seul le génie schyzophrène de
Freddie Mercury, assisté de son sorcier Brian May, pouvait enfanter
un tel monstre magnifique. A une époque où le psychédélisme
vivait ses derniers instants, et où la musique progressive commençait
à voir poindre la menace de ce qu’on appellerait à
peine deux années plus tard la new wave, Queen nous proposait ici
une synthèse magistrale de ce qu'avait été la musique
dans les dix dernières années.
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