Radiohead / OK Computer (EMI / Parlophone / 1997)
Les
cinq musiciens d'Oxford n'auraient pu être que le groupe d'un seul
tube, Creep, ballade noisy inspirée reprise dans la BO du film
Cyclo. Mais au grand dam de leurs détracteurs qui ne voyaient en
eux qu'un énième groupe anglais en vogue, Radiohead transforment
l'essai en 1995 avec The Bends, proposant un rock torturé aux mélodies
et aux arrangements travaillés. Ce n'est pourtant qu'en 1997 que
les anglais deviennent intouchables lorsqu'ils publient OK Computer. Véritable
raz-de-marée balayant tout sur son passage, l'album, avec son étrange
pochette aux dominantes blanche et turquoise, va faire couleur beaucoup
d'encre et saigner beaucoup d'âmes.
Please could you stop the noise
I'm trying to get some REST ?
Maîtriser le son. Voilà peut-être le secret de tout
bon album. Par délà la technique instrumentale, la voix
ou même les compositions, rien ne s’imprime mieux dans l’esprit
qu’un paysage sonore. Ecoutez Jonny Greenwood arracher des geignements
à sa Telecaster, Ed O’Brien sortir des bruits extraterrestres
d’appareils tout aussi irréels. Voyez Thom Yorke s’avachir
sur son micro avec des contorsions d’épileptique… OK
Computer est avant tout une cathédrale sonore édifiée
par Radiohead et celui que l’on considère souvent comme le
sixième membre du groupe, Nigel Godrich, qui réalisait ici
son premier album en solo. Simple assistant sur The Bends, aux côtés
du célèbre John Leckie, il s'est vu ici donner les pleins
pouvoirs par Radiohead qui avaient eux-mêmes reçu carte blanche
de leur label Parlophone. Si OK Computer a été mixé
dans le temple de la pop à Abbey Road, les sessions d'enregistrement
ont eu lieu en partie dans un manoir anglais du 15ème siècle.
Nul doute que les ambiances mélancoliques qui traversent OK Computer
ont été en partie inspirées par les lieux.
Si
l’on a parfois comparé OK Computer à Dark Side Of
The Moon, il s'avère cependant d'un abord plus facile, et fait
montre d'une plus grande palette de styles. A la première écoute,
on est d’abord assailli par cette multitude d'ambiances qui sont
comme des montagnes russes, alternant moments dépressifs intenses
et colères soudaines. L'enchevêtrement des guitares, la basse
à la fois expressive et concise, les batteries si personnelles
de Phil Selway et la voix atypique de Thom Yorke sont à l'unisson.
Certains titres font mouche en un instant, s'imposant comme une évidence
- "Exit Music", "No Surprises -. Pour d'autres, plusieurs
écoutes sont nécessaires si l'on veut apprécier toute
l’étendue du spectre musical - "Climbing Up The Walls",
"Airbag" -.
OK Computer parle de notre société moderne, et s'inspire
en cela d'auteurs comme George Orwell qui dépeignait une société
futuriste totalitaire dans 1984. Le titre de l'album est tiré
quant à lui d'un dialogue du Guide du voyageur galactique,
par Douglas Adams. Le visuel fait intervenir collages divers de signalétiques,
consignes de sécurité, photos, schémas, petits croquis
gribouillés par Stanley Downwood et Mr Tchok, pseudonyme sous lequel
se cache Thom Yorke lui-même. Les dominantes de blanc et de bleu
turquoise reflètent la froideur de notre monde, exprimée
à de nombreuses reprises sur l'album, et les suites de chiffres
plus ou moins signifiantes, les lettres posées apparemment au hasard,
les formes mystérieuses, contribuent à installer un sentiment
de perte, de désorientation, autre thème largement développé
dans les douze chansons.
Open up your skull
L’album commence sur « Airbag », rock
atmo dans la lignée de The Bends. Mais quelque chose a changé.
La texture sonore riche et complexe flatte d’emblée l’oreille
et enveloppe l'auditeur. Chaque parcelle d'espace semble être occupée
avec à propos. Voici la raison pour laquelle le rôle de Nigel
Godrich a été si important dans la conception de l’album.
Comme George Martin avec les Beatles, ou dans une période plus
récente Flood avec Depeche Mode, le producteur s’impose comme
un musicien à part entière, confectionnant l'écrin
parfait aux morceaux. Rien n'est vain, et chaque son, aussi infime soit-il,
participe de l'ensemble. La production apporte moins une forme qu'un fond.
Jonny Greenwood triture ses guitares, suggère l'angoisse, la peur
ou la colère, produisant des sons qu'il se plait ensuite à
transformer comme un savant fou. Son frère Colin s’impose
enfin à la basse, déroulant ses plans avec parcimonie mais
efficacité, le tout sur la rythmique précise de Phil Selway
qui manie les contretemps avec brio. Son jeu participe d'ailleurs plus
ici d’un esprit hip hop que rock. On croirait parfois entendre des
samples au travers de cette rythmique hâchée et remixée,
et le groupe avoue d'ailleurs s'être inspiré du travail de
DJ Shadow sur certains morceaux, dont "Airbag". Thom Yorke exploite
quant à lui à merveille la fragilité de sa voix.
C'est cette fêlure dans son timbre, souvent à la limite de
la rupture, qui la rend si particulière. La pop rock est décidément
un cadre trop étroit pour le groupe qui clôt les hostilités
sur un pont electro noisy achevant de faire sauter en éclat les
frontières du rock.
Et Radiohead d'enfoncer le clou dès le second morceau...
Pour
« Paranoid Android » aussi, la déconstruction
est de rigueur. Le titre qui durait plus de onze minutes dans sa première
version, est sans conteste l’un des hymnes de Radiohead, mini opera
mêlant habilement guitares électriques et acoustiques. Une
batterie là encore très éloignée des formats
rock traditionnels, élastique et changeante, en constitue l'épine
dorsale. Radiohead démontre ici l’une de ses grandes forces
: sa capacité à installer une ambiance mélancolique
en quelques notes. Ecoutez cette voix étrange et déformée
en fond, qui vient parasiter la complainte de Thom Yorke…
Augurant des expérimentations tous azimuts de Kid A et Amnesiac,
Jonny Greenwood s’évertue déjà sur OK Computer
à tirer le maximum de sa guitare, entremêlant arpèges,
alternant moments acoustiques et riffs rock crunchy, secondé en
cela par Ed O’Brien. Portant dans son texte et sa structure les
germes du dédoublement schyzophrénique, progressif et fantasque
dans son déroulement, "Paranoid Android" voit se succéder
plusieurs phases distinctes : intro acoustique, break plus rythmé
avant l’entrée de guitares rock et d'un solo de Greenwood
échevelé et strident. S'ensuit une section sombre et introspective,
caractérisée par un apaisement mélancolique, des
chœurs tragiques ponctués de cordes. En cela il s’agit
peut-être du morceau le plus caractéristique du Radiohead
de l’époque : partir sur une base pop classique pour s’aventurer
progressivement vers les extrêmes, qu’ils soient rock, noisy
ou approchant même du classique. Et comme pour brouiller encore
un peu plus les pistes, le morceau s’achève contre toute
attente sur une dernière partie très rock ponctuée
d’assauts electro noisy et de guitares saturées et erratiques…
Du très grand Radiohead auquel il est difficile de rester insensible.
Morceau paranoïaque donc, multifacettes, parfaitement représentatif
de la technique du copié-collé. Expression du chaos de notre
époque, de nos esprits, sorte d’ « I Am The Walrus
» moderne, où des harmonies se répondent, se font
face et se mêlent en un nuage sonore assourdissant et hypnotique.
Au départ il y avait trois compositions distinctes qui ont été
réunies ici par Nigel Godrich. Quant au texte, il s’est imposé
à Thom Yorke au terme d’une nuit blanche, après une
soirée passée auprès de gens inintéressants
au possible, poseurs, creux, en un mot : détestables….. De
quoi devenir parano… Lui a préféré en faire
un texte de chanson. Tant mieux pour nous.
Le morceau suivant offre un répit à l’auditeur. Guitares
hendrixiennes et space immergées dans la reverb, évanescentes,
sous-tendues par une rythmique à la fois légère et
soutenue, sol mouvant dans lequel l’auditeur s'enfonce avec plaisir.
« Subterranean Homesick Alien », titre faisant
référence au « Subterranean Homesick Blues »
de Bob Dylan, est d’ailleurs la plage la plus vintage de l’album,
rappelant à certaines occasions les joyeusetés psychédéliques
d’Electric Ladyland. Il s’agit ici de s’immerger doucement
et se laisser porter. Le côté onirique et vaporeux tient
beaucoup au piano électrique d’une douceur et d’une
pureté infinies. On a beaucoup glosé sur le côté
« j’en ai marre de la vie » de l’album, mais OK
Computer n’est pas que cela. Il possède aussi un côté
optimiste comme le démontre ce titre, exprime un désir d'évasion,
que ce soit par la musique ou emporté par des aliens bienveillants,
avec ses sons que l'on ne peut qualifier que de liquides, comme ces tâches
de couleurs tourbillonnant follement dans un kaléïdoscope.
"Subterranean..." comme un souffle d'air pur, avant la plongée
dans l'abyme.
Breathe Keep breathing
«
Exit Music (For A Film) », composé pour le générique
de fin du film Romeo + Juliet, conjugue simplicité glaçante
et emphase tragique. Après un premier couplet où cheminent
seules la voix de Thom Yorke et une guitare acoustique, le refrain voit
l'entrée de chœurs qui sont devenus la patte de Radiohead,
voix venues d’un autre monde, parfaite illustration du talent des
cinq d’Oxford pour modeler la matière sonore. Le morceau
monte progressivement en intensité ; un entrelac de sons divers
et fantômatiques, – eau, oiseaux, que sais-je encore –
précède une section plus électrique, avec la basse
synthétique et ronflante de Colin Greenwood qui ajoute au côté
inquiétant du morceau. "Exit Music" est l’un des
titres les plus forts de l’album, et ferait presque passer Creep
pour une chanson festive. Il faut savoir que la voix a été
enregistrée dans le hall humide du manoir de St Catherine Court,
d’où cette ambiance caverneuse, cette sensation de claustrophobie
qui émane de la chanson et rendue à la perfection au travers
d'une production au couteau.
« We hope that you choke» ("On espère que tu vas
étouffer"), chante Thom Yorke sur fond de requiem futuriste,
car après l'asphyxie vient l'oubli éternel.
Changement d’ambiance quand arrive « Let Down »,
titre plus ouvert et aéré avec des sons carrillonants de
xylophones et d'arpèges cristallins. « Breathe Keep breathing
» ("Respire, respire encore") nous exhortait Thom Yorke
dans « Exit Music » ; « Let Down » est justement
la mise en application de cette invite. On a le sentiment d'un grand souffle
d'air pur, d’une libération aussi, fuite en avant illustrée
par les explosions de cymbales et les couches d’arpèges enjoués.
Mouvement aussi dans le texte : "transport, motorways and tramlines.
Starting and then stopping. Taking off and landing", "flowing",
"twitch", "legs are going"... Impression de mouvement,
polyphonie des voix, désir de se perdre consciemment, comme l’illustre
la mélodie descendante, besoin de s’envoler pour s'extirper
du chaos : « I am going to grow wings ». Désir d'évasion,
disions-nous, dans une société à la fois pressée
et sclérosée.
On notera la cohérence des thèmes tout au long de l’album.
Les premières paroles d'Ok Computer font allusion à la prochaine
guerre mondiale – « In the next world war » -, et la
suite n’est pas plus optimiste. Comme l’illustrent les visuels
de l’album, notre monde se résume à des schémas,
des suites de chiffres ou autres signes normalisés, usuels, à
sens unique qui enferment la personne dans un carquant. Chaque texte semble
être conté par un personnage mal à l’aise dans
sa peau parce que mal à l’aide dans son monde.
Alors il cherche à fuir. Le groupe dénonce les travers de
la société de consommation et enfonce le clou avec «
Karma Police » qui décrit un monde totalitaire où
l’instruction est un danger pour les dirigeants car source de révolte.
Guitare et piano sont au même plan sur ce titre, prenant par là-même
une résonnance particulière qui rappelle la quintessence
pop des Beatles. Morceau à la fois percussif, pesant et dans le
même temps aérien de par les harmonies vocales et le piano
mélodique sur les ponts – « This is what you’ll
get… », « Karma Police » a quelque chose du "Perfect
Day" de Lou Reed, dans son désenchantement accentué
par la rythmique plombée. Souvenez-vous de l’époque
bénie où Karma Police passait en boucle à la radio,
et même de la première fois où vous l’avez entendue…
Voilà, vous y êtes ? Comme quoi il est possible de mêler
succès commercial, succès critique, et qualité.
Lorsque
s'achève Karma Police dans une agonie sonore dont on s'interroge
aujourd'hui encore sur l'origine, « Fitter Happier »
surprend l'auditeur dans la mesure où ce n’est pas
une chanson à proprement parler, mais plutôt un interlude
aux paroles glaçantes tirées de textes publiés au
hasard par Radiohead sur leur site officiel, repris pour les besoins de
l'album. Là encore le groupe a recours à la technique du
copié-collé. Arrivant en milieu d'album, "Fitter Happier"
le résume parfaitement. Une voix désincarnée prononce
une diatribe ironique et féroce du monde moderne visant à
produire toujours plus. Le traitement sonore, les collages divers et les
couches multiples figurent l’abyme, bruits de rue étranges
et désincarnés, sons de tous les jours réorganisés.
Opposion flagrante entre chaleur du piano et froideur d'une voix synthétique
- texte passé dans un logiciel et reproduit de manière phonétique
par ce dernier -. Mise en musique d’un quotidien standardisé
et du spleen moderne. Le thème funèbre et discret au piano
a été enregistré sur un dictaphone, d’où
cette impression de fragilité, de lointain. On peut aussi entendre
un thème de 24 cordes composé par Jonny Greenwood quelques
heures avant l’enregistrement, rajoutant au côté tragique
de « Fitter… ». Bon résumé, en somme,
d’un album qui a tout compris de son époque.
« Electioneering » opère une coupure
nette, le groupe revenant à un rock plus terre à terre.
Les sujets en sont les sphères d’influences et la toute-puissance
du commerce. Assez brut de décoffrage en rapport au reste de l’album,
avec sa rythmique carrée et les guitares frisant le grunge à
certains moments, le noisy à d’autres, "Electioneering"
se termine sur un final à trois guitares assourdissant. Lors de
cette décharge d’adrénalyne, dernier palier de décompression
avant de reprendre la descente dans l’abyme, Greenwood et O’Brien
impriment au morceau une rage et une épaisseur bien loin des envolées
lyrico-synthétiques des autres titres. La production est là
encore au rendez-vous avec des overdubs de guitares multiples des deux
côtés de la stereo, mais le titre semble avant tout taillé
pour les concerts, même si le groupe l'a vite délaissé
lors de ses prestations live.
This is my final fit. My final bellyache.
Radiohead retrouve sa ligne directrice avec un « Climbing
Up The Walls » à la fois downtempo et emphatique.
La voix de Thom Yorke, filtrée et enrichie d’overdubs, se
fait particulièrement plaintive. Une basse ronflante et un son
de batterie caverneux installent une torpeur cotonneuse. Les voix gorgées
d’écho vous plongent sous la mer, à coups de sons
aigüs tintant à vos oreilles, tel un radar sondant les profondeurs,
cherchant sa proie. On est divisés entre l’envie de revoir
la lumière et celle de s’abandonner à l’ivresse
des grands fonds, même si Thom Yorke nous montre la voix en chantant
« It’s always better when the light is off » ("C'est
mieux quand la lumière est éteinte"). Le corps peut
entamer son ascension jusqu'à la surface, sur la lente montée
en puissance du morceau, jusqu’au cri de rage final qui n’est
pas sans rappeler le mysticisme brut des Doors sur «The End ».
Les guitares, comme engourdies, fraient patiemment leur chemin jusqu’à
une apogée épique et noisy. Le morceau a été
inspiré par le compositeur contemporain Krzysztof Penderecki, auquel
Radiohead a emprunté ici la façon de bâtir une architecture
sonore étrange et inquiétante. En concert, sur ce titre,
Jonny Greenwood utilise une radio à ondes courtes combinée
à des samplers, produisant ainsi des sons inédits laissant
une grande place au hasard et à l'improvisation. Penderecki a parsemé
son œuvre de bruits étranges, anticipant le sampling moderne
en recourant à des bruits de friction de métaux, de verres,
d’appareils électriques divers et variés. Nigel Godrich
et le groupe se sont beaucoup inspirés de cette technique pour
l'album. Une section de seize violons intervient vers la fin, ajoutant
un peu plus à l’emphase épique du break noisy.
Contraste
encore une fois violent avec « No Surprises »
qui figure le calme après la tempête. Empreint de la même
mélancolie qu’ « Exit Music », il traite cependant
cette dernière d’une manière différente. Comptine
des temps modernes avec sa ritournelle jouée au Glockenspiel, il
dépeint, sous couvert d’une musique faussement apaisée,
une vie fade et sans passion, avec de belles maisons, de beaux jardins,
mais sans surprises, et finalement terriblement ennuyeuse. "Dormez,
dormez", nous murmure une voix caressante… Dormez, tout va
pour le mieux… Exceptés des chœurs très floydiens
vers la fin, toute la chanson se pare d’une torpeur induite par
le même motif de boîte à musique répété
indéfiniment. La mélodie qui pourrait être joyeuse,
n’était-ce le chant traînant et sous Prozak, et les
violons qui distillent comme des aiguilles leur poison insidieux, font
de "No Surprises" un titre particulier, entre espoir et désenchantement.
Là encore l’auditeur se trouve pris dans un mouvement, un
engrenage apparemment anodin qui ne le tue pas mais le maintient dans
un état proche de l’apathie, « like a pig, in a cage,
on antibiotics » - Fitter, Happier -.
Première chanson jouée pour l’album, « No Surprises
» devait au départ n'être qu'un simple test avant le
vrai enregistrement. Cette information rendra sûrement malade toute
personne qui a un jour tenté en vain d’écrire quelque
chose de vaguement écoutable…
« Lucky » participe d’une structure
pop plus classique, alternant couplets tranquilles et montées sur
les refrains. Mais il faut chercher derrière les accords nonchalants
la subtile structure continue et vaporeuse produite par O'Brien avec sa
guitare, évoquant une ambiance nocturne, et apportant un côté
onirique à la composition. Sur le refrain, une explosion contenue
survient, portée par un chorus de guitare perçant, et suivie
d’un retour au calme qui prépare le deuxième couplet,
plus produit avec en arrière plan des chœurs qui font se muter
la chanson en un requiem moderne en apesanteur. Remarquez comme ces choeurs
ont été mixés en retrait, n'attirant pas toute l'attention
à eux mais ajoutant une profondeur supplémentaire au morceau...
« Lucky » atteint alors des sommets mélodiques et sonores,
le solo de guitare qui l'accompagne favorisant l'expressivité à
la technique. « Pull me out », implore le chanteur, mais là
encore la torpeur semble le gagner comme elle gagne l’auditeur.
« The tourist », qui clôt l’album,
est aussi le morceau le plus lent d’OK Computer, et paradoxalement
le plus optimiste, une fois n'est pas coutume. Composé par Jonny
Greenwood, le titre chemine doucement et sans heurts. Les guitares sonnent
comme sur le titre précédent, moelleuses et léthargiques.
C’est le seul morceau où les superpositions sonores sont
pratiquement absentes, et où aucun instrument n’est doublé.
« Slow down », nous exhorte Thom Yorke, "ralentissez...",
comme pour dénoncer ce monde où tout va trop vite, prémice
sonore du documentaire Meeting People Is Easy, où l’on suit
le groupe aux quatre coins de la planète durant un an, en pleine
frénésie du succès. La première partie du
morceau tire sa force des sons de guitares oniriques, des entrelacements
particuliers des arpèges et des accords, le basse-batterie étant
surtout là pour ponctuer l’ensemble de manière discrète,
presque aussi fragile que les tintements du xylophone. Radiohead tente
par sa musique d'entourer l'auditeur dans une bulle protectrice. Ambiance
éthérée, son flottant qui vous transporte et vous
repose doucement sur le sol avant de prendre congé de vous.
OK Computer est peut-être, avec Nevermind, l’album phare des
années 90, une référence absolue aujourd’hui
pour un grand nombre de musiciens. Comme Kurt Cobain et ses compères
quelques années plus tôt, la grande force de Radiohead est
d’être en total adéquation avec son époque.
Qui a su mieux parler des mégalopoles, du tout-technologique, et
de l'individualisme de nos sociétés modernes ? L'album marque
ainsi une évolution au niveau des textes chez Radiohead, qui peuvent
véritablement se lire en parallèle à la musique.
Thom Yorke délaissait les préocupations personnelles de
Pablo Honey et The Bends pour étendre son observation à
l'ensemble de ses contemporains. Ses textes sont ainsi un instantané,
tout à la fois lucide et onirique, d'une fin de siècle.
Sergent Pepper moderne, le côté décalé en moins,
descendant légitime d'albums novateurs comme Meddle - et non pas
Dark Side Of The Moon comme on a pu le lire si souvent !!! -, OK Computer
a su également inclure dans sa musique ce qui a fait la force du
groupe lors des deux précédents albums : un sens de la mélodie
inné combiné à une belle maîtrise technique.
Annonciateur des électroniques Kid A et Amnesiac, qui repoussent
encore plus loin l'expérimentation, OK Computer restera sans doute
l'album incontournable de Radiohead, malgré la qualité de
leurs autres productions.
DOM
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album de décembre : Queen / A Night At The Opera
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Grace
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album d'octobre : Jimi Hendrix / Electric Ladyland