The Doors / The Doors ( Elektra / 1967)

the doors Si Oliver Stone a eu un jour envie de mettre en images la vie de Jim Morrison, c’est peut-être parce que l’histoire des Doors a justement tout d’un film. Une rencontre au bord de l’océan, des étudiants en cinéma, un jeune poète torturé et beau comme un dieu, et puis le succès, fulgurant, l’alcool, les drogues dures, fulgurantes elles aussi.
Tout le monde sait que le nom du groupe est tiré d’un livre d’Aldous Huxley intitulé « The Doors Of Perception » - les portes de la perception -.
Tout le monde a entendu parler des démêlés de Jim Morrison avec la justice pour outrages à la pudeur.
Tout le monde connaît sa fin tragique dans une chambre d’hôtel à Paris, une nuit de 1970, et cette vieille tombe au Père Lachaise devenue lieu de pélerinage.
Mais l’essentiel n’est pas là.
Ce qui compte vraiment, c’est que Jim Morrison et ses musiciens ont décidé un jour d’attraper par les cornes cette vieille bête qu’on appelle le rock’n’roll, le retournant dans tous les sens avant de le marquer au fer rouge.
Presque quarante après, le cuir est encore fumant.

L’enregistrement du premier album des Doors s’est déroulé dans un studio rudimentaire qui n’offrait que quatre pistes. Son successeur, Strange Days, sera enregistré quant à lui sur un huit pistes et le groupe aura alors plus de champ, expérimentant nouveaux sons et arrangements plus complexes. En comparaison, The Doors possède un son plus brut. Mais c’est justement ces contraintes techniques qui font que ce premier album se démarque des six autres. Le groupe va à l’essentiel, parvenant à proposer une belle diversité musicale sur des titres courts pour la plupart. L’énergie dégagée est furieusement rock, entre le chant puissant et débridé de Morrison et les parties de chaque instrument qui jouent le plus souvent à armes égales.
Voici pour le fond.
Sur la forme, on est plus dans un esprit jazz : improvisations à tour de rôle, changements de tempo au sein d'un même morceau, absence de refrains sur certains titres. En ce tout début d'année 1967, The Doors proposent une recette inédite, en aérant leur pop rock d’instants plus libres.

« Break On Through » a la dure tâche d’ouvrir le bal. Manifeste où Jim exhorte son public à aller voir de l’autre côté, éludant à peine l’allusion à l’usage des substances illicites, le titre se distingue d’emblée par un élan puissant, un cri, emblématique de l’identité des Doors avec les motifs répétitifs joués par chaque instrument ; la guitare, plus percussive que mélodique, scande inlassablement les douze mêmes notes sur le refrain. Les claviers de Manzarek, leur impassible ritournelle et la batterie nerveuse et carrée impriment à l’ensemble un mouvement hypnotique. « Break On Through », ou le long cri primal de Morrison naissant au monde de la musique, lui qui avait l’habitude d’hurler en silence ses poèmes jetés sur des carnets. Musique des mots également, il ne faudrait pas les oublier, qui font allusion dès le premier vers à cette ambivalence qui poursuivra Morrison toute sa – courte – vie.

« […] the day destroys the night / night divides the day »

ray manzarekL'urgence.
Et puis l'envie.
L es paroles qui font écho à « bright midnight » sur « End Of The Night » illustrent les ambiances crépusculaires, ces moments entre chien et loup où l'on ne sait plus trop s'il fait jour ou nuit. La musique bruit de l’urgence de l’époque, la violence du Vietnam, prémisses du mouvement de protestation qui naîtra aux Etats-Unis, volonté d’échapper au protestantisme étriqué et d’aller voir de l’autre côté. La musique frémit également de l'envie d’horizons lointains, l'envie d’échapper au protestantisme étriqué de l’Amérique. L’essentiel est de trouver un refuge, d’échapper à l’ici et maintenant.
Quelques mots seulement. Il suffit de quelques mots, quelques paroles lancées un peu maladroitement pour que la jeunesse se soit trouvé un prophète.
Mais « Break On Through » se termine soudainement, l’élan du groupe stoppé en plein vol et « Soul Kitchen » prenant le relais sur un tempo plus calme, guitare et clavier cheminant ensemble. Là encore répétition des motifs, scansion qui trouve son origine dans le blues, l’une des bases de la musique des Doors, comme le prouve Krieger à la fin du morceau avec son solo. Onirique, mystique, sont des termes souvent associés à la musique des Doors. Aujourd’hui ils sonnent comme les doux clichés d’une époque fumeuse et dissolue, mais lorsque Jim Morrison nous exhorte à « oublier » - « learn to forget » -, on ne peut qu’acquiescer et se laisser porter. Cinématographique, la musique des Doors l’est, incontestablement. Les sonorités et la poésie élliptique de Morrison font naître des images floues, des sensations sur des structures circulaires où les mots sont répétés, murmurés ou au contraire hurlés.
Les ambiances cotonneuses de « The Crystal Ship », avec les légers désaccordages de l'orgue qui donnent à l’auditeur l’impression de planer, nous transportent dans un monde plus impressionniste. L'ambiance est légère et mélodique, reposant entièrement sur le jeu de Manzarek. Seuls quelques arpèges de Krieger se font entendre ici [2:30]. Là encore l’ambivalence est de rigueur et le poète préfère les ténèbres à la lumière, trop aveuglante :

« The days are bright and filled with pain »

Le titre, ainsi que « End Of The Night » qui lui fait écho, est l’un des rares moments apaisés de l’album. Des murmures carressants ont remplacé les cris. La voix se détache particulièrement, dans une sorte de demi-sommeil où l’on est entraînés malgré nous, attirés – leurrés ? – par les sirènes de Manzarek.
the doorsMais les Doors sont avant tout un groupe de rock. Les fréquents coups de caisse claire, très secs, nous le rappellent souvent. Les morceaux sont pour la plupart courts et sans fioritures. « Twentieth Century Fox » fait partie de ces titres rock typiques. Morrison nous présente ici sa vision de la femme moderne, sa Foxy Lady à lui. Le titre détonne avec le reste de l’album : plus insouciant, voire superficiel, il détaille les charmes d’une jeune femme de la fin des années soixante sur fond de gimmicks de guitare blues. La ryhtmique est enjouée et plutôt dansante. « Twentieth Century Fox » possède un son plus en accord avec l’esprit blues rock très en vogue à l’époque. Ray Manzarek, avec son jeu de clavier caractéristique trempé dans le boogie, est à l’origine du son des Doors. En concert, pour palier à l’absence de bassiste, il exécutait lui-même les parties de basse avec la main gauche sur un clavier Fender spécial couvrant seulement deux octaves et demi posé sur le capot de l’orgue, tandis que la main droite accomplissait des plans plus classiques. Manzarek a été l’un des pionniers dans l’utilisation du clavier dans un groupe de rock et illustre incontestablement LE son des Doors. Ses sonorités déroutaient à l’époque dans un contexte rock car elles contrastaient avec la rudesse des fûts et les accords de guitare tranchants. L'énergie qu’il apporte aux Doors est plus féminine; les sonorités plus aigües, le son plus persistant et pour beaucoup dans le côté sensuel de la musique des californiens. Un atout évident du succès des Doors.
On ne peut pas non plus occulter l’aura sexuelle qui a entouré Jim Morrison durant sa trop courte carrière. Dans le tumulte qui a suivi la révolution des moeurs de l’époque, Morrison était l’icône parfaite pour incarner ce mouvement et cette pulsion. La façon qu’il avait de se déhancher sur scène, ses paroles à double-sens, ses textes et son regard sombres et profonds étaient probablement pour beaucoup dans son image. Mais le plus important chez Morrison, ce qui le distinguait des autres, c’était l’aura qui semblait l’entourer, le « mojo », terme emprunté au blues désignant l’aura sexuelle d'un individu. L’un des grands talents des Doors a été justement de se câler sur cette fréquence mystérieuse pour la mettre en forme et l’amplifier à travers la musique. En canalysant cette énergie, ils l’ont rendue accessible au plus grand nombre, et c’est en concert que ce phénomène était le plus flagrant. Manzarek l’a dit lui-même un jour : leur travail consistait avant tout à arranger les vibrations dégagées par Morrison. Car la musique des Doors évolue par vagues, hypnotique disions-nous, mais aussi changeante, ondoyante, soulevée de changements de ryhtme et parcourue de sons étranges.
Alliance bâtarde de la force rock et brute d’un album plié en une semaine et de l'intelligence et des nuances de ce qu'on appellerait bientôt le rock progressif.
jim morrisonCette caractéristique est parfaitement illustrée par « Alabama Song (Whisky Bar) », reprise de l’Opéra de Quat’ Sous par Kurt Weill et Bertolt Brecht. Il s’agit d’une épopée surréaliste où se mêlent cinéma impressionniste allemand et racines jazz blues. Ou comment faire se téléscoper vieille Europe et Amérique dans une ambiance de cabaret, voire de bordel, décadent. Le rythme est pompeux, presque martial, et annonce les climats plus sombres et fumeux de Strange Days. Sont-ce des cuivres ou les claviers de Manzarek que l’on entend tout au long de cette valse payenne, cette fête foraine ? Tandis qu’à la batterie John Densmore retranscrit les fanfares de son enfance, on comprend que ce titre a pu apporter de l’eau au moulin de ceux qui ont stigmatisé les Doors comme un groupe « intellectuel », en déplorant l’enchevêtrement du rock avec des concepts plus ou moins esthétisants voire élitistes. Krieger et Manzarek sont des adeptes convaincus de la spiritualité bouddhiste ; quant à Morrison, il cite régulièrement Artaud et Rimbaud. Cependant toutes ces références n’étouffent pas l’œuvre ; elles lui donnent un supplément d’âme sans faire des Doors des poseurs ou des pseudo-intellectuels. Ray Manzarek reconnaît lui-même que le groupe cherchait à atteindre une dimension à part dans le paysage musical de l’époque. Les déferlantes qu’ils créent sur disque et plus encore en concert ne peuvent mentir. L’esprit de métissage, païen au sens de mélange, est à la base de leur musique.
On quitte ensuite l’ambiance enfumée et germanique du Whisky Bar pour entrer dans la lumière, sans mauvais jeu de mot, puisque le titre suivant constitue véritablement l’étincelle de l’album.
Alors que les titres, courts et ramassés, défilent, et que résonnent à présent les premières notes de « Light My Fire », on se dit que ce premier album fait preuve d’un bel éclectisme. Serpents mélodiques cherchant leur chemin au travers de labyrinthes sonores oppressants, paroles atteignant au rang de poèmes.
Claquement de caisse claire… « Light My Fire », composé par Krieger qui offrait ici au groupe l’un de ses plus gros hits, débute. Drôle de destin pour ce morceau qui a pris la patine des années, sorte de cliché de la musique des Doors, battu et rebattu sur toutes les radios et honteusement raccourci pour satisfaire aux formats classiques. Pourtant la guitare rampe, toute en arpèges. Voici l’un des morceaux sur lequel Krieger met le plus en avant son talent de guitariste. Il y dispense de discrets accords jazzy avant de se lancer dans un long solo d’inspiration là encore jazz mais aussi blues. On y discerne également ses influences flamenco, comme pour rappeler que c’est ce style de musique qu’il a étudié à ses débuts, avant de se tourner vers le jazz puis le rock. Mais dans ce premier album, il est difficile de qualifier Krieger de guitariste rock, tant les morceaux ont du mal à rentrer dans le moule des trois accords classiques.
robbie kriegerManzarek se lance quant à lui dans un des solos de clavier les plus héroïques de l’histoire, improvisation chaotique qui réconcilie jazz et rock, maîtrise et spontanéité. En cela, « Light My Fire » est le titre qui représente l’essence même des Doors, non pas en raison de ses multiples passages radios, mais pour la manière dont les musiciens font preuve ici d’une diversité dans le propos tout simplement stupéfiante. La batterie glisse progressivement de plans rock basiques vers les structures plus libres du jazz. John Densmore distribue les contretemps comme un boxeur des uppercuts. Après le solo de Manzarek, la guitare de Krieger est coupante et précise, jouée aux doigts ou avec les ongles, hispanisante. Le solo déstructuré glisse à travers la toile intriquée de Manzarek et apporte au morceau une belle dimension dramatique. Vers la fin de ce long pont [5 :14], avant la reprise du thème principal, c’est la guitare qui entraîne les autres instruments, reléguant la batterie au second plan. Au terme de cette longue impro en roue libre, alors que le morceau retombe sur ses pattes comme un chat et que Morrison reprend son chant, on se dit que « Light My Fire » est la première poussée de fièvre avant l’assaut final de « The End ». C’est aussi un titre qui condense tout ce que la musique de l’époque avait d’ample et de téméraire.
La batterie de Densmore dispense une assise rythmique à toute épreuve, plutôt atypique dans un groupe de rock, puisqu’elle s'oriente vers des structures plus lâches. Densmore est d’ailleurs un batteur jazz de formation, et il a même officié dans des fanfares scolaires, ce qui lui a permis de développer un jeu capable de mille nuances – « Light My Fire », « The End » - mais également solide et fluide à la fois – « Break On Through », « Back Door Man » -.
Sur ce dernier titre, c’est le côté percussif qui prévaut. Les claviers alternent entre le son d’orgue marque de fabrique des Doors - sur les couplets - et des sonorités de saloon vintage qui collent plus à la couleur blues du morceau - sur les refrains -. « Back Door Man » met bien en valeur ce cri de Morrison dont nous parlions au début. « Howling Morrison » est né pour chanter cette musique, il possède le coffre et le vécu suffisants, même si ses prestations blues sur LA Woman, trois années plus tard, sonneront encore plus vraies après les multiples accidents qui auront émaillé cette courte période, sa voix plus rauque et plus fatiguée des excès en tous genres. Les textes des Doors sont ponctués des hurlements de Morrison, faisant écho au texte fondateur de la beat generation : "Howl" d'Allen Ginsberg, le poète qui a jeté un pont entre les écrivains beats des années 50 et les hippies de la décennie suivante. Ginsberg, comme Morrison, sera condamné pour ses textes crus et ses idées libertaires. Et puis « Back Door Man », c’est aussi l’homme de l’ombre, celui que les filles attendent… Le loup dans la bergerie…

« The men don’t know /
But the little girls understand »

john densmoreCette reprise de Willie Dixon, avec sa structure blues caractéristique, illustre le « mojo » dont nous parlions plus haut, cette aura qui entourait Morrison à chacune de ses apparitions en public. La «vibration » dont parle Manzarek, on la retrouve très présente ici, onde qui traverse la musique comme une brise carressant la surface d'un lac. Sur les trois accords classiques, Morrison fait sien le texte de Dixon. C’est ce ryhtme hypnotique, quasi-tribal, qui anime toute la musique des Doors. C’est dans cette vibration blues que le groupe tire ses racines. On la retrouve, plus diluée, dans d’autres morceaux – « Break On Through », « Soul Kitchen », « Twentieth Century Fox »… -.
Ambiance totalement différente sur le morceau suivant puisque l’on a plus à faire, avec « I Looked At You », à une sorte de bluette pop rock comme pouvaient en produire les Beach Boys à l’époque, le côté surfers et le mur du son spectorien en moins. Même les paroles semblent étrangement naïves, comme si Morrison voulait relâcher la pression ici. Titre d’inspiration très sixties, entraînant et sucré, « I Looked At You » nous rappelle aussi que les premières chansons des Doors ont été écrites sur les plages de Venice Beach en Californie, à une période d’insouciance, avant le succès et ses dérives. Là encore ce titre nous permet de mesurer l’ambivalence du groupe et de son leader. Avec ce premier album, la lumière le dispute encore aux ténèbres, et certains moments plus légers parviennent à se faire jour. Car si le groupe possède un côté mauvais garçons sulfureux qui plaît tellement aux filles et qui rend les garçons jaloux, les Doors c’était aussi une plongée dans le psychédélisme des paradis artificiels qui s’étaient répandus comme une traînée de poudre à la fin des années 60. Tous les artistes majeurs de ces trois années, où folie rimait avec génie, ont touché aux drogues. Politiquement, sociologiquement, culturellement et en particulier musicalement, la planète a connu une véritable explosion à laquelle Jim Morrison et les Doors ont participé. « I Looked At You » symbolise ainsi une première facette de cette période : l’inconséquence, les costumes bariolés des Beatles et des Mothers Of Inventions, les fleurs dans les cheveux.
the doorsL’autre facette, plus sombre et moins cliché, on la retrouve illustrée dans « End Of The Night ». Quel meilleur exemple avec ces sons de guitares élastiques qui semblent s’étirer à l’infini comme au travers d'un prisme sonore ? Encore une fois, sons désaccordés et attention à la mélodie, malgré quelques explosions ici et là, transportent l’auditeur. Le clavier, en arrière-plan, est étonnament discret, inquiétant aussi, comme peut l’être la fin de la nuit, parce qu’il faut bien que revienne le jour avec son lot de réalités et de prises de conscience, avec ce dérangeant « ici et maintenant » cité plus haut. Morrison répète, scande « end of the night » comme pour que la nuit ne s’enfuie pas. Une fois encore la batterie, même si elle est effacée ici, nous sert des tempos carrés, presque militaires, alors que la guitare de Krieger, liquide, s'insinue dans votre esprit pour vous faire voyager loin.
« Take It As It Comes » est un rock western où la magie des Doors opère moins, parce que plus basique et encré dans un son plus courant à l'époque. Il n’augure en rien du final apocalyptique qui va venir avec « The End ». "Take It As It Comes" fleure bon les grands espaces, l’ouest américain, ce désert où Morrison a assisté, enfant, à l’accident d’un bus qui transportait des indiens au Nouveau-Mexique. Le morceau dégage une belle puissance grâce à l’énergie du clavier erratique de Manzarek qui porte le morceau de bout en bout. Le pont ménage un apaisement provisoire avant une nouvelle explosion. Sur ce titre, malgré le tempo enjoué, Morrison appelle à l’apaisement :

« Take it easy, baby /
Take it as it comes /
Don’t move too fast”

Mais la véritable explosion, le Big Bang final est bien sûr « The End ». Hommage voulu à Ravi Shankar, il débute sur un son caratéristique de l’époque avec le sitar, manière pour Robbie Krieger d’exprimer sa passion pour la culture indienne en général et pour sa musique en particulier.
Frisson des cymbales.
Calme avant la tempête.
Là encore Manzarek se montre discret pour commencer. C’est la batterie qui domine ici et imprime son mouvement au morceau, lui donne sa force et le nourrit . Le sitar scande le même motif pour provoquer une transe chamanique tandis que Manzarek semble jouer ses parties dans son coin.
« The End » ne s’appuie pas tant sur une musique à proprement parler que sur une toile sonore pour mettre en valeur l’interprétation de Morrison dont les crises de démence lors de l’enregistrement de ce titre sont légendaires. L’ambiance de « The End » ne laisse pas indifférent. Morrison chante moins qu’il ne parle, clâme, harrangue, jusqu’au hurlement final. Tout a été dit sur « The End » et sa dimension oedipienne, mais il est un peu facile de réduire le texte aux pulsions qui poussent un individu à tuer son père et violer sa mère. Jim Morrison était d’abord un poète. S’arrêter au premier degré avec lui est on ne peut plus problématique et cela fait des décennies que les critiques rock tombent dans un écueil psychanalytique un peu facile. Jim a eu certes un père militaire autoritaire et nul doute que cela a joué dans son refus des règles plus tard. Mais les Doors représentent autre chose qu’un banale révolte filiale. On préférera voir ce cri adressé non pas à une mère biologique, mais plutôt à la mère patrie, cette America dont Morrison parlera dans LA Woman, tour à tour puritaine et outrancière, castratrice et séductrice.
Paradoxe, une fois encore.

Il suffit de répondre à cette simple question. Comme qui sonnent les Doors ? Ou, encore : qui a sonné comme les Doors après eux ?
Personne, évidemment.
Le groupe a été en mesure, peut-être inconsciemment, de se brancher sur les ondes de son époque, et en a capté l’essence. Pourtant les Doors ne sont pas un groupe typique des années 60, ni même des années 70. Ils n’ont écrit aucun manifeste musical, n’ont inventé aucun genre puisque personne n’a vraiment voulu, ou pu, sonner comme eux ensuite. Ils ont simplement dispensé au public leur propre musique, sachant profiter de cette conjonction inédite entre un poète halluciné maniant les mots comme personne et trois musiciens à la fois techniques et habités. Et puis l’année 1967 porte déjà en elle les germes de sa propre destruction et les victimes seront nombreuses. En terminant l’album par « The End », Jim Morrison et les Doors cloturent par avance un chapitre qui durera à peine quatre années. Suivront évidemment Strange Days, Morrison Hotel, l’indispensable LA Woman et d’autres albums plus anecdotiques. Les Doors auront donc encore l’occasion d’écrire quelques chapitres supplémentaires au grand livre du rock’n’roll, mais sans parvenir réellement à dépasser ce cri primal, coup d’essai insurpassable du premier album.


DOM

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